Marseille
Claire est empêchée d’accéder au quai pour l’au-revoir.
Le vigile rebeu, sous-traité à la SNCF par un prestataire, agressif :
– Arrêtez de râler, madame ! Tous ceux que je connais qui ont quitté la France, ils sont vite revenus !
– De quoi je me mêle, monsieur ? Je ne vous parle pas.
J’avance vers le wagon. Quand je me retourne, Claire est devenue une forme oblongue et noire, floue, qui me fait signe de loin.
Marseille défile.
Paris
Le rythme. Pas d’arrêt dans le mouvement. Pas d’humanité dans l’espace commun.
J’erre de fatigue dans une rue que je connais probablement mais dont je ne me souviens pas. Je cherche des fruits, des fruits pas en plastique, des fruits mûrs. Introuvables.
Achat du réveil dans une quincaillerie bien française. Tapissée de tiroirs du sol au plafond, sur lesquels sont fixés des échantillons de leur contenu. Le vendeur – blouse grise, grosses lunettes, peau gluante – jette un regard affligé à mon sac à dos, et trouve subitement urgent de brasser la paperasse qui est sur son comptoir pendant dix bonnes minutes. Je ne pensais pas avoir l’air pouilleux à ce point dès le premier jour du voyage. Quand il se décide à s’occuper de moi, il ne m’explique surtout pas la différence entre les six réveils du tiroir, ni ne m’indique les prix. J’en prends un au hasard. De toute façon, ils sont tous fabriqués en Chine. Quand je sors du magasin, je m’assieds sur le trottoir pour régler l’heure. Les chiffres s’effacent aussitôt. Puis c’est à nouveau le 0:00 qui clignote. Bon.
Encore toute une après-midi à errer en France. Finalement, après une longue marche, j’atterris au Sentier, désert et venteux.
Halte à l’Empire café – à quoi ils pensaient quand ils ont choisi le nom ? Je déploie mon campement sur un petit mètre carré en m’attendant à me faire sermonner par la serveuse. On est à Paris, madame ! Mais, coup de bol, la machine à café est en panne, des livreurs armés de diables sur lesquels sont empilés des fûts de bière squattent la salle, on sort les poubelles de la cave, puis, soudain, panne d’électricité ! Dans un tel boxon, je passe complètement inaperçue.
Derrière moi, près de la vitrine, un homme seul à l’air épuisé commande une coupe de champagne.
– Pourquoi un homme seul à l’air épuisé boit-il une coupe de champagne en plein milieu de l’après-midi ?
– Je suis content, avec RESF, on vient de gagner une bataille. Par les temps qui courent, ça se fête !
Il dit d’ailleurs présenter ce soir Amères victoires, un film sur le Réseau éducation sans frontières qu’il a réalisé l’an dernier. Et justement, il a besoin de quelqu’un qui jouerait le rôle de l’auditoire, pour s’entraîner à parler en public. Après une bonne heure passée à nous contorsionner sur nos chaises qui se tournent le dos, moi menant l’interview et lui répondant en bon élève, il commence à s’intéresser à moi. Rester modeste et attentive, l’intelligence docile à la disposition d’autrui comme je sais faire, finit toujours par me donner des airs mystérieux. Je coupe court en disant avoir faim et devoir aller manger quelque chose avant de prendre le RER vers l’aéroport. Je remballe mon barda.
Hier, j’ai passé quelques heures dans les magasins de pacotille de Belsunce. Je voulais acheter une alliance avant de partir. Christoph cherchant à cet acte une logique qui me plairait :
– Tu t’allies à toi-même.
Exactement, oui. En rendant manifeste que je ne suis pas disponible aux hommes, je me replie en moi pour ce voyage. C’est un départ pour sceller un pacte intérieur. Pour assumer ma force et mon désir du monde. Et tant pis si je suis une femme ! Tant pis si le monde n’est toujours pas prêt à accueillir les voyageuses. Je ne peux plus attendre l’homme qui m’aiderait.
Laisser derrière moi la communication dématérialisée. Laisser Internet, le téléphone, les ondes. Voyager avec le corps. Me concentrer sur ses états.
8 février
Bangkok/Matin
Ce matin, réveillée à 4 heures. Debout dans la nuit, j’ai mangé consciencieusement une vingtaine de pruneaux en regardant par la fenêtre. Progressivement, les cris des bêtes du parc en face de la guesthouse se sont réveillés. Comme dans la jungle, sauvages, en plein Bangkok. La lumière grise est apparue.
La fraîcheur de l’aube n’existe pas. L’intérieur du corps liquéfié, contenu seulement par la peau comme un grand sac informe. La chaleur fait pression par l’extérieur sur le cou, le visage, la peau. Par l’intérieur, la nourriture pousse les organes vers les bords. En réalité, c’est aussi l’extérieur qui est dedans – estomac, intestins, poumons, autant de sacs et de tuyaux – : je suis traversée par lui. Être un tunnel, un passage. Le monde voyage en moi.
Je me suis recouchée quand la vie se réveillait.
En fin d’après-midi, je saute dans un bus, n’importe lequel, pour aller n’importe où. Rempli de lycéennes en uniforme. Je suis une géante dans ce monde de poupées. Le bus roule très vite et aborde les courbes comme angles droits. J’avais déjà remarqué ça il y a quelques années : à Bangkok, on ne rigole pas avec les transports en commun. Je finis par m’asseoir à côté d’une très jeune fille qui me sourit. Arrive la contrôleuse – avec à la main cette étrange boîte en fer pleine de pièces qu’elle secoue de haut en bas comme un bâton de pluie et qui produit des tickets. Il faut que je dise où je vais.
– Je ne sais pas où je vais.
La femme n’entend pas ne serait-ce qu’essayer de me comprendre et me renvoie à la jeune fille assise près de moi pour l’interprétariat :
– Il faut savoir où on va.
– Je ne sais pas, je voudrais juste traverser la ville.
– Non, non.
– Si ! Donnez-moi un ticket pour le terminus. Dis-lui de me donner un ticket pour le terminus.
– Non, non. Pour voir la ville, tu dois descendre là. C’est ici.
Elle me pousse doucement de mon siège. Je me tourne vers la dame aux tickets qui cache la boîte en fer dans son dos et me montre la porte. Je fais non de la tête. Le bus entier s’esclaffe. On s’arrête. La jeune fille :
– Tu dois descendre maintenant.
– Non, non.
Mais je suis déjà sur le trottoir, dans le tourbillon de la circulation.
J’avance à l’oreille, en cherchant à semer le bruit des voitures dans le labyrinthe des quartiers. Je m’enfonce dans les rues de plus en plus petites. Marcher, là, quelque part dans le monde.
Une ville enchevêtrée, en bois foncé par les siècles. Une ville précaire donc souple, toujours renouvelée, bricolée en fonction des besoins et des moyens. Un espace partagé impossible à cartographier ailleurs que dans la mémoire, où ce qui semble aléatoire au regard étranger est parfaitement organisé selon la logique de l’usage.
Deux fois, des hommes, postés comme des guetteurs, veulent m’intimider pour m’empêcher d’accéder à des ruelles secrètes entre les maisons sur l’eau, au bord de la Chao Phraya. Ils se mettent en travers du passage, l’air viril, bras croisés et yeux rétrécis pour paraître méchants, et affirment qu’aller plus loin ne sert à rien :
– C’est une impasse.
Je ne les crois pas. Il ne peut pas y avoir d’impasse dans une ville pareille. Les deux fois, je convoque Charli à la rescousse.
– Viens avec moi Charli, ensemble, c’est sûr, on passe.
Et j’insiste malgré la peur, en poussant avec mon corps têtu pour faire un chemin.
– Aide-moi Charli, s’il y a de l’homme en moi, je passe.
Les deux fois, le gardien s’écarte. Les deux fois ce n’est pas une impasse.
Une vie profuse se dévoile. L’intérieur des maisons, portes grandes ouvertes, n’est pas coupé de l’extérieur qui, couvert par des tôles allant d’un toit à l’autre, est en fait aussi un intérieur partagé par tout le voisinage. Les gens au repos, affalés sur des nattes, par terre sur le ciment de l’allée, dans des hamacs, sur une poutre... À cette heure-ci, toute surface plane et à l’ombre se réquisitionne pour la sieste. Vacuité dans la chaleur. Quelques groupes de femmes cuisinent des soupes dans les allées : bruits mats du couteau sur le bois, grands woks aux odeurs d’épices, rires doux qui, au lieu de réveiller les dormeurs, les bercent. De très petits enfants zigzaguent à quatre pattes, résistant au sommeil. Je ne fais pas de bruit, je ne demande rien, je glisse. On ne me regarde pas. Une ombre qui traverse le quotidien.
Cette ville commune et patinée disparaît au grand galop de la croissance. Hectare après hectare, inexorablement, elle est ensevelie sous le béton. Des quartiers désintégrés, comme si les tours de cinquante étages tombaient du ciel. Écrasées, les bicoques en bois précieux, patiemment organisées entre elles avec courettes, bouts de jardin, maisons pour les esprits, allées sinueuses au bord des canaux. Soufflée en poussière comme dans une explosion : la vie.
Détruire et construire semble une fuite effrénée si on n’est pas d’ici, quand ce n’est peut-être que partie d’un cycle. Poussera-t-il dans trois siècles sur les ruines des gratte-ciels une nouvelle champignonnière de bicoques en bois ?
Sur la Chao Phraya passent les touristes – en couple, deux par deux dans les embarcations, désorientés par le bruit des moteurs, la rapidité, l’adresse des chauffeurs à les balader, ils n’en oublient pas pour autant de se photographier. L’homme tend devant lui un bras armé de l’appareil numérique et passe l’autre autour des épaules de sa compagne. Ils rapprochent leurs têtes, figent un sourire aux dents blanches, et clic. En arrière-plan, leurs amis verront sur la photo le visage usé et suant du gondolier – pêcheur reconverti – qui grimace dans le soleil, et n’a finalement pas l’air aussi heureux qu’on l’avait cru, aveuglé qu’on était par le folklore de la barque multicolore à la proue ornée de colliers de fleurs fraîches.
Nous, de pays à scrupules chrétiens, arc-boutés sur des principes vidés de leur sens, venons ici acheter la fraîcheur d’un endroit du monde où l’ordre social est si différent du nôtre qu’on ne le voit pas. Et le peu de valeur accordée à l’individu, à son travail, à son corps même, fait notre plaisir. Contre trois fois rien on peut obtenir n’importe quel service des gens pauvres. Et dans les environs de Kaossan Road, des centaines d’hommes blancs de plus de quarante ans, immanquablement gras, seuls, et ennuyeux, se font escorter par des putes qui n’ont souvent pas plus de quinze ans. Ils achètent leurs services pour plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, et en font leurs petites femmes. Ils les invitent au restaurant, se promènent avec elles, leur payent des fringues. Les filles s’y prêtent, dociles mais renfrognées. Leur sexe n’est qu’une entrée de plus pour l’argent de l’occident en short et crème solaire qui vient irriguer la Thaïlande.

Soir/Kaossan Road
Qui, en rentrant de voyage, raconte à ses amis les grandes angoisses qu’a provoquées en lui l’observation de la qualité (ou de l’absence) de ses excréments ?
Le déplacement est une transformation du corps. Comment savoir combien de temps prendra l’adaptation ? À mon premier voyage au Laos, il avait fallu attendre une dizaine de jours pour que mon tube digestif recommence son travail, et, le temps passant, les phantasmes terrifiants d’occlusion intestinale étaient de plus en plus difficiles à juguler. Ce coup-ci, j’avais décidé avant le départ de ne pas m’aventurer hors des sentiers battus avant que mon organisme se soit adapté à la chaleur, aux six heures de décalage, à la nourriture…
Je m’apprêtais à passer beaucoup de temps à ne rien faire, en attendant d’être tout à fait là. Mais, dès midi, j’ai commencé à me délester avec délice des restes de mes repas français d’avant-hier dans les toilettes de Bangkok.
Le vendeur annonce :
– Cent cinquante baths.
Je ricane.
Il se met à rire aussi.
– C’est cher pour un sac volé que je vais me faire voler à mon tour !
Négociation. Ses collègues le soutiennent : il ne descendra pas au-dessous de 80.
– À 50, je le prends.
Il se détourne. Je n’existe plus. Bon. Je marche cent mètres. Dommage ! En plus j’aurais pu avoir la petite banane grise toute décousue pour remplacer la mienne qui déteint sur la peau et les dollars avec la transpiration.
Je reviens sur mes pas.
– Cinquante baths + mon sac, là. OK ?
Il regarde le sac.
– Avec tout ce qu’il y a dedans ?
On rit. Marché conclu. Je transfère mes affaires d’un sac à l’autre sur l’étal. Il guette avec curiosité les objets que je sors. Mais tout est bien emballé, inidentifiable : enregistreur, casque, micro, appareil photo, travelers, dollars…
Plus tard, je retournerai chez ces couturières que j’avais repérées. Pour vingt baths, elles me répareront la banane, dans le silence féminin de leur minuscule atelier.
Je regarde les blancs passer. Mon antipathie pour les voyageurs est proportionnelle à la taille de leurs bagages. Une sorte de pitié, aussi, pour toute cette chair occidentale, féminine et inconsciemment obscène, exhibée par les shorts et les mini-débardeurs.
Un groupe de Français fatigués rentre à la guesthouse. Comme un gang, ils portent tous le même tee-shirt : « Je suis à louer. » Sur le corps d’une meute d’hommes blancs, la phrase a quelque chose d’une gifle.
Deux Néo-zélandais ivres passent. Je leur demande une cigarette. L’un regarde le carnet :
– Début du journal, début du voyage !
Je ris de sa perspicacité inattendue.
C’est un bon moment pour aller me coucher.
Ce matin, réveillée à 4 heures. Debout dans la nuit, j’ai mangé consciencieusement une vingtaine de pruneaux en regardant par la fenêtre. Progressivement, les cris des bêtes du parc en face de la guesthouse se sont réveillés. Comme dans la jungle, sauvages, en plein Bangkok. La lumière grise est apparue.
La fraîcheur de l’aube n’existe pas. L’intérieur du corps liquéfié, contenu seulement par la peau comme un grand sac informe. La chaleur fait pression par l’extérieur sur le cou, le visage, la peau. Par l’intérieur, la nourriture pousse les organes vers les bords. En réalité, c’est aussi l’extérieur qui est dedans – estomac, intestins, poumons, autant de sacs et de tuyaux – : je suis traversée par lui. Être un tunnel, un passage. Le monde voyage en moi.
Je me suis recouchée quand la vie se réveillait.
En fin d’après-midi, je saute dans un bus, n’importe lequel, pour aller n’importe où. Rempli de lycéennes en uniforme. Je suis une géante dans ce monde de poupées. Le bus roule très vite et aborde les courbes comme angles droits. J’avais déjà remarqué ça il y a quelques années : à Bangkok, on ne rigole pas avec les transports en commun. Je finis par m’asseoir à côté d’une très jeune fille qui me sourit. Arrive la contrôleuse – avec à la main cette étrange boîte en fer pleine de pièces qu’elle secoue de haut en bas comme un bâton de pluie et qui produit des tickets. Il faut que je dise où je vais.
– Je ne sais pas où je vais.
La femme n’entend pas ne serait-ce qu’essayer de me comprendre et me renvoie à la jeune fille assise près de moi pour l’interprétariat :
– Il faut savoir où on va.
– Je ne sais pas, je voudrais juste traverser la ville.
– Non, non.
– Si ! Donnez-moi un ticket pour le terminus. Dis-lui de me donner un ticket pour le terminus.
– Non, non. Pour voir la ville, tu dois descendre là. C’est ici.
Elle me pousse doucement de mon siège. Je me tourne vers la dame aux tickets qui cache la boîte en fer dans son dos et me montre la porte. Je fais non de la tête. Le bus entier s’esclaffe. On s’arrête. La jeune fille :
– Tu dois descendre maintenant.
– Non, non.
Mais je suis déjà sur le trottoir, dans le tourbillon de la circulation.
J’avance à l’oreille, en cherchant à semer le bruit des voitures dans le labyrinthe des quartiers. Je m’enfonce dans les rues de plus en plus petites. Marcher, là, quelque part dans le monde.
Une ville enchevêtrée, en bois foncé par les siècles. Une ville précaire donc souple, toujours renouvelée, bricolée en fonction des besoins et des moyens. Un espace partagé impossible à cartographier ailleurs que dans la mémoire, où ce qui semble aléatoire au regard étranger est parfaitement organisé selon la logique de l’usage.
Deux fois, des hommes, postés comme des guetteurs, veulent m’intimider pour m’empêcher d’accéder à des ruelles secrètes entre les maisons sur l’eau, au bord de la Chao Phraya. Ils se mettent en travers du passage, l’air viril, bras croisés et yeux rétrécis pour paraître méchants, et affirment qu’aller plus loin ne sert à rien :
– C’est une impasse.
Je ne les crois pas. Il ne peut pas y avoir d’impasse dans une ville pareille. Les deux fois, je convoque Charli à la rescousse.
– Viens avec moi Charli, ensemble, c’est sûr, on passe.
Et j’insiste malgré la peur, en poussant avec mon corps têtu pour faire un chemin.
– Aide-moi Charli, s’il y a de l’homme en moi, je passe.
Les deux fois, le gardien s’écarte. Les deux fois ce n’est pas une impasse.
Une vie profuse se dévoile. L’intérieur des maisons, portes grandes ouvertes, n’est pas coupé de l’extérieur qui, couvert par des tôles allant d’un toit à l’autre, est en fait aussi un intérieur partagé par tout le voisinage. Les gens au repos, affalés sur des nattes, par terre sur le ciment de l’allée, dans des hamacs, sur une poutre... À cette heure-ci, toute surface plane et à l’ombre se réquisitionne pour la sieste. Vacuité dans la chaleur. Quelques groupes de femmes cuisinent des soupes dans les allées : bruits mats du couteau sur le bois, grands woks aux odeurs d’épices, rires doux qui, au lieu de réveiller les dormeurs, les bercent. De très petits enfants zigzaguent à quatre pattes, résistant au sommeil. Je ne fais pas de bruit, je ne demande rien, je glisse. On ne me regarde pas. Une ombre qui traverse le quotidien.
Cette ville commune et patinée disparaît au grand galop de la croissance. Hectare après hectare, inexorablement, elle est ensevelie sous le béton. Des quartiers désintégrés, comme si les tours de cinquante étages tombaient du ciel. Écrasées, les bicoques en bois précieux, patiemment organisées entre elles avec courettes, bouts de jardin, maisons pour les esprits, allées sinueuses au bord des canaux. Soufflée en poussière comme dans une explosion : la vie.
Détruire et construire semble une fuite effrénée si on n’est pas d’ici, quand ce n’est peut-être que partie d’un cycle. Poussera-t-il dans trois siècles sur les ruines des gratte-ciels une nouvelle champignonnière de bicoques en bois ?
Sur la Chao Phraya passent les touristes – en couple, deux par deux dans les embarcations, désorientés par le bruit des moteurs, la rapidité, l’adresse des chauffeurs à les balader, ils n’en oublient pas pour autant de se photographier. L’homme tend devant lui un bras armé de l’appareil numérique et passe l’autre autour des épaules de sa compagne. Ils rapprochent leurs têtes, figent un sourire aux dents blanches, et clic. En arrière-plan, leurs amis verront sur la photo le visage usé et suant du gondolier – pêcheur reconverti – qui grimace dans le soleil, et n’a finalement pas l’air aussi heureux qu’on l’avait cru, aveuglé qu’on était par le folklore de la barque multicolore à la proue ornée de colliers de fleurs fraîches.
Nous, de pays à scrupules chrétiens, arc-boutés sur des principes vidés de leur sens, venons ici acheter la fraîcheur d’un endroit du monde où l’ordre social est si différent du nôtre qu’on ne le voit pas. Et le peu de valeur accordée à l’individu, à son travail, à son corps même, fait notre plaisir. Contre trois fois rien on peut obtenir n’importe quel service des gens pauvres. Et dans les environs de Kaossan Road, des centaines d’hommes blancs de plus de quarante ans, immanquablement gras, seuls, et ennuyeux, se font escorter par des putes qui n’ont souvent pas plus de quinze ans. Ils achètent leurs services pour plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, et en font leurs petites femmes. Ils les invitent au restaurant, se promènent avec elles, leur payent des fringues. Les filles s’y prêtent, dociles mais renfrognées. Leur sexe n’est qu’une entrée de plus pour l’argent de l’occident en short et crème solaire qui vient irriguer la Thaïlande.

Soir/Kaossan Road
Qui, en rentrant de voyage, raconte à ses amis les grandes angoisses qu’a provoquées en lui l’observation de la qualité (ou de l’absence) de ses excréments ?
Le déplacement est une transformation du corps. Comment savoir combien de temps prendra l’adaptation ? À mon premier voyage au Laos, il avait fallu attendre une dizaine de jours pour que mon tube digestif recommence son travail, et, le temps passant, les phantasmes terrifiants d’occlusion intestinale étaient de plus en plus difficiles à juguler. Ce coup-ci, j’avais décidé avant le départ de ne pas m’aventurer hors des sentiers battus avant que mon organisme se soit adapté à la chaleur, aux six heures de décalage, à la nourriture…
Je m’apprêtais à passer beaucoup de temps à ne rien faire, en attendant d’être tout à fait là. Mais, dès midi, j’ai commencé à me délester avec délice des restes de mes repas français d’avant-hier dans les toilettes de Bangkok.
Le vendeur annonce :
– Cent cinquante baths.
Je ricane.
Il se met à rire aussi.
– C’est cher pour un sac volé que je vais me faire voler à mon tour !
Négociation. Ses collègues le soutiennent : il ne descendra pas au-dessous de 80.
– À 50, je le prends.
Il se détourne. Je n’existe plus. Bon. Je marche cent mètres. Dommage ! En plus j’aurais pu avoir la petite banane grise toute décousue pour remplacer la mienne qui déteint sur la peau et les dollars avec la transpiration.
Je reviens sur mes pas.
– Cinquante baths + mon sac, là. OK ?
Il regarde le sac.
– Avec tout ce qu’il y a dedans ?
On rit. Marché conclu. Je transfère mes affaires d’un sac à l’autre sur l’étal. Il guette avec curiosité les objets que je sors. Mais tout est bien emballé, inidentifiable : enregistreur, casque, micro, appareil photo, travelers, dollars…
Plus tard, je retournerai chez ces couturières que j’avais repérées. Pour vingt baths, elles me répareront la banane, dans le silence féminin de leur minuscule atelier.
Je regarde les blancs passer. Mon antipathie pour les voyageurs est proportionnelle à la taille de leurs bagages. Une sorte de pitié, aussi, pour toute cette chair occidentale, féminine et inconsciemment obscène, exhibée par les shorts et les mini-débardeurs.
Un groupe de Français fatigués rentre à la guesthouse. Comme un gang, ils portent tous le même tee-shirt : « Je suis à louer. » Sur le corps d’une meute d’hommes blancs, la phrase a quelque chose d’une gifle.
Deux Néo-zélandais ivres passent. Je leur demande une cigarette. L’un regarde le carnet :
– Début du journal, début du voyage !
Je ris de sa perspicacité inattendue.
C’est un bon moment pour aller me coucher.
9 février

Avion Bangkok-Luang Prabang
C’est vraiment très haut, très vrombissant, très tremblant et très vieux,
comme véhicule. Pas possible qu’il tienne en l’air, il doit y avoir un
trucage !


Après-midi/Luang Prabang
En arrivant à l’aéroport, j’ai essayé de recruter des touristes pour partager
un touktouk vers le centre-ville. Ils se méfiaient un peu de moi.
Finalement, deux Anglaises consentent. Mais dès qu’on sort de l’aéroport,
quelque chose cloche. Il y a devant le bâtiment un comptoir et des chaises
en rang d’oignon. Sur les chaises, des chauffeurs de touktouk somnolents.
Tous les voyageurs se précipitent au comptoir. De mon côté, je m’avance
vers un chauffeur, mais il n’a pas du tout l’air intéressé. Pendant ce temps,
mes deux Anglaises se sont approchées du comptoir. Elles en reviennent
avec un ticket chacune.
– C’est quoi ?
– Un ticket pour le taxi.
– Il faut un ticket pour prendre un touktouk, maintenant ?
– Oui.
– Combien ça coûte ?
– Cinq dollars par personne.
– Cinq dollars ! Mais ils sont tombés sur la tête !
Comme je parle fort en rigolant de ce racket organisé, les Anglaises
rougissent un peu et se détournent.
– Bon, je vais marcher, alors !
Je n’ai que sept kilos sur le dos, ce n’est pas un problème, et puis il ne fait
pas trop chaud. Je quitte le préau de l’aéroport, traverse la cour et franchis
la grille. Juste là, un chauffeur de taxi dort dans un hamac installé à
l’arrière de son triporteur. Quand il me voit, il se redresse comme un
ressort et manque de tomber du hamac. On rit.
– Bonjour.
– Bonjour, vous allez où ?
– Euh, dans le centre.
– Deux dollars, ok ?
J’embarque, en jetant un regard en arrière pour voir s’il n’y a pas un autre
voyageur à embarquer pour partager la course. Mais non, ils ont tous pris
un ticket. On se met en route. Le vent doux sur la peau, les petites
baraques, les scooters, la ville défile. Dans le rétro, le chauffeur me jette
des œillades. J’ai ce réflexe conditionné et tout à fait déplacé de me méfier
des hommes qui me regardent. Il n’en veut pas à ma féminité, mais à mon
étrangeté.
– Vous allez où ?
– Je cherche une guesthouse pas cher.
– Oh, c’est difficile ! Maintenant Luang Prabang est devenue très chère !
Quinze dollars la nuit !
– Quinze dollars ! C’est pas possible !
– Oui, oui ! C’est très cher !
– Et vous ne connaissez pas une petite guesthouse en dehors du centre, une
pas chère ?
– Oui, oui, j’en connais une. Mais je ne sais pas s’ils ont de la place. On
va voir.
Il s’engage dans une petite allée en direction de la rivière et me laisse
devant une maison tranquille, avec un beau jardin dans lequel deux jeunes
femmes lavent les draps. À côté d’elles, assises sur des tabourets bas, deux
femmes plus âgées préparent une salade de papaye dans un mortier.
– Vous avez une chambre ?
– Combien de personnes ?
– Une.
– ... On a des chambres à douze dollars.
– Douze dollars, c’est trop cher pour moi. Je suis seule...
– Bon, alors cinq dollars.
Elle me sourit. Je lui souris. C’est tellement agréable de négocier dans ces
conditions.
La chambre a une fenêtre qui donne sur la rivière. On entend les cris des
enfants excités qui se baignent dans les rapides. Pendant que j’accroche la
moustiquaire, des sanglots me secouent doucement. Ça y est, je suis là. Je
suis revenue. Je suis encore vivante, j’ai tout traversé. Je suis là avec ma
force et ma douceur.
Manger au même endroit qu’il y a quatre ans, près du Mékong, comme
pour vérifier que c’est le même lieu, et moi la même personne.
Le même jeune serveur. Son anglais et mon lao toujours aussi mauvais. Il a
maintenant sa propre guesthouse à côté de celle de sa mère. Il m’apprend
quelques mots que je note dans mon carnet. On parle tourisme.
– Patrimoine mondial de l’Unesco ! Beaucoup, beaucoup de touristes,
maintenant !
Il rigole. Alors moi aussi.
10 février
Luang Prabang/Matin
Réveillée cette nuit à une heure. J’en ai profité pour écouter la Nam Khan
en mangeant mes pruneaux et en lisant à la bougie la liste effroyable des
maladies tropicales pour me convaincre que le paradis n’existe pas.
Au matin, en effet, le paradis n’existe pas. Les blancs ont réinvesti le
centre historique, comme au bon vieux temps des colonies. On s’y balade
entre soi en pantalons thaïs et débardeurs décolletés, on y commande en
anglais Nescafé et pancakes, avant d’aller à la boutique d’aventures acheter
un trek à dos d’éléphant. L’Occident fait la loi, au point que j’ai du mal à
trouver ma soupe de nouilles du petit déjeuner.
Quand j’apprends qu’un vélo se loue cinq dollars la demi-journée, je perds
patience ainsi que la face en exprimant haut et fort que Luang Prabang est
devenue folle, qu’elle ne se respecte plus. Traiter les étrangers comme un
troupeau de dollars ambulant, c’est devenir cynique, ce que je ne souhaite
à personne ! De là à céder tout ce que vous avez pour un peu d’argent, il
n’y a qu’un pas, et qu’est-ce que vous ferez quand vous n’aurez plus rien et
que vous dépendrez pour votre survie de nos dollars, et bla et bla et bla, on
ne m’arrête plus...
Ne pas rester trop longtemps à Luang Prabang.

Pour retisser mon lien à la ville brisé par la colère, je vais me mettre à nu
entièrement et me laisser manipuler et masser par une jeune femme
inconnue dans une maison traditionnelle inconnue, loin du centre-ville.
La masseuse a les mains froides et utilise un baume collant qui sent le
benjoin. Elle me pétrit avec énergie, comme un chaton sur un pull en laine
avant de s’installer. Elle désarticule mes membres un peu dans tous les
sens, écarte mes jambes sans souci de ma pudeur, puis me fait
consciencieusement craquer toutes les vertèbres avec beaucoup de savoir-
faire, malgré son jeune âge. Sa sœur, enceinte, passe souvent la tête dans
l’entrebâillement de la porte et se plaint de nausées, en caressant son ventre
encore plat. Dehors, une chatte en chaleur nous fait rire, ma masseuse et
moi.
Les femmes laos semblent glisser sur le sol. Je m’entraîne à marcher
comme elles, lentement, en faisant passer le poids du corps d’un côté à
l’autre sans me propulser en avant, ni que les bras pourtant libres fassent
balancier.
Nuit
À la tombée de la nuit, la prière des moines orange me guide vers une allée
discrète près de la rivière. Ici aussi, à l’écart des pagodes restaurées à l’or
fin pour les touristes avides de patrimoine, on pratique. Le temple est très
rudimentaire, orné de peintures colorées et naïves qui racontent la vie du
Bouddha. Dans la salle, une quinzaine de novices assis par terre, emmenés
par un vieux moine.
Longtemps, ils chantent, dos à l’entrée, tournés vers les statues du
Bouddha. Leurs voix graves et litaniques emplissent le corps de vibrations.
Un son collectif à tons multiples traversé par des vagues de variations. La
lumière orange du soleil couchant devient bleue. Comme hier à l’arrivée, je
suis secouée de sanglots.
Après la prière, un novice d’une quinzaine d’années vient passer un peu de
temps avec moi. Il essaie de m’expliquer de quoi il est question dans le
chant.
– Pâli ! Pâlilanguet’ !
Il me dit ça sur le ton de l’évidence. Mais je ne connais pas pâlilanguet’.
– Ah ! Pâli language ?
La langue de la « doctrine des anciens », celle du bouddhisme theravada.
Mais que disent ces chants ? Nous n’avons pas assez de langage en
commun pour que je l’apprenne. Alors on s’échange un cours de langue.
Maintenant, je peux répondre poliment khwaï iyen, « j’apprends », quand
on me demande si je parle lao. Au moment où je vais m’en aller, il me dit
d’attendre et court chercher quelque chose dans son dortoir. Il revient en
me tendant une planchette de bois d’une dizaine de centimètres de côté sur
laquelle est peinte en doré une main de Bouddha. Paume ouverte, pouce et
index qui se rejoignent. Symbole de l’enseignement.
– C’est pour toi.
Réveillée cette nuit à une heure. J’en ai profité pour écouter la Nam Khan
en mangeant mes pruneaux et en lisant à la bougie la liste effroyable des
maladies tropicales pour me convaincre que le paradis n’existe pas.
Au matin, en effet, le paradis n’existe pas. Les blancs ont réinvesti le
centre historique, comme au bon vieux temps des colonies. On s’y balade
entre soi en pantalons thaïs et débardeurs décolletés, on y commande en
anglais Nescafé et pancakes, avant d’aller à la boutique d’aventures acheter
un trek à dos d’éléphant. L’Occident fait la loi, au point que j’ai du mal à
trouver ma soupe de nouilles du petit déjeuner.
Quand j’apprends qu’un vélo se loue cinq dollars la demi-journée, je perds
patience ainsi que la face en exprimant haut et fort que Luang Prabang est
devenue folle, qu’elle ne se respecte plus. Traiter les étrangers comme un
troupeau de dollars ambulant, c’est devenir cynique, ce que je ne souhaite
à personne ! De là à céder tout ce que vous avez pour un peu d’argent, il
n’y a qu’un pas, et qu’est-ce que vous ferez quand vous n’aurez plus rien et
que vous dépendrez pour votre survie de nos dollars, et bla et bla et bla, on
ne m’arrête plus...
Ne pas rester trop longtemps à Luang Prabang.

Pour retisser mon lien à la ville brisé par la colère, je vais me mettre à nu
entièrement et me laisser manipuler et masser par une jeune femme
inconnue dans une maison traditionnelle inconnue, loin du centre-ville.
La masseuse a les mains froides et utilise un baume collant qui sent le
benjoin. Elle me pétrit avec énergie, comme un chaton sur un pull en laine
avant de s’installer. Elle désarticule mes membres un peu dans tous les
sens, écarte mes jambes sans souci de ma pudeur, puis me fait
consciencieusement craquer toutes les vertèbres avec beaucoup de savoir-
faire, malgré son jeune âge. Sa sœur, enceinte, passe souvent la tête dans
l’entrebâillement de la porte et se plaint de nausées, en caressant son ventre
encore plat. Dehors, une chatte en chaleur nous fait rire, ma masseuse et
moi.
Les femmes laos semblent glisser sur le sol. Je m’entraîne à marcher
comme elles, lentement, en faisant passer le poids du corps d’un côté à
l’autre sans me propulser en avant, ni que les bras pourtant libres fassent
balancier.
Nuit
À la tombée de la nuit, la prière des moines orange me guide vers une allée
discrète près de la rivière. Ici aussi, à l’écart des pagodes restaurées à l’or
fin pour les touristes avides de patrimoine, on pratique. Le temple est très
rudimentaire, orné de peintures colorées et naïves qui racontent la vie du
Bouddha. Dans la salle, une quinzaine de novices assis par terre, emmenés
par un vieux moine.
Longtemps, ils chantent, dos à l’entrée, tournés vers les statues du
Bouddha. Leurs voix graves et litaniques emplissent le corps de vibrations.
Un son collectif à tons multiples traversé par des vagues de variations. La
lumière orange du soleil couchant devient bleue. Comme hier à l’arrivée, je
suis secouée de sanglots.
Après la prière, un novice d’une quinzaine d’années vient passer un peu de
temps avec moi. Il essaie de m’expliquer de quoi il est question dans le
chant.
– Pâli ! Pâlilanguet’ !
Il me dit ça sur le ton de l’évidence. Mais je ne connais pas pâlilanguet’.
– Ah ! Pâli language ?
La langue de la « doctrine des anciens », celle du bouddhisme theravada.
Mais que disent ces chants ? Nous n’avons pas assez de langage en
commun pour que je l’apprenne. Alors on s’échange un cours de langue.
Maintenant, je peux répondre poliment khwaï iyen, « j’apprends », quand
on me demande si je parle lao. Au moment où je vais m’en aller, il me dit
d’attendre et court chercher quelque chose dans son dortoir. Il revient en
me tendant une planchette de bois d’une dizaine de centimètres de côté sur
laquelle est peinte en doré une main de Bouddha. Paume ouverte, pouce et
index qui se rejoignent. Symbole de l’enseignement.
– C’est pour toi.
11 février
Luang Prabang/Station de bus
Levée à six heures avant la maisonnée. Le sac déjà sur le dos, je regarde un
moment les enfants de la famille par la porte entrouverte de leur chambre,
paisibles sous la moustiquaire carrée, éclairés par le bleu d’un néon oublié.
Au bord de la route, j’alpague un couple de jeunes Israéliens pour partager
la course vers la gare des bus. La peau couleur endive, l’air malade, serrés
l’un contre l’autre, alourdis par des sacs plus hauts qu’eux, ils me
regardent comme des proies traquées pendant que je leur propose de
diviser les frais. Ça turbine dans leur cervelle pour débusquer l’arnaque
forcément camouflée derrière la simplicité de ma proposition.
À la gare routière, le guichetier m’apprend à demander un ticket et me
conseille une cabane à nouilles en attendant le départ. J’y mange en
compagnie de deux petits hommes de la forêt. Ils me proposent de partager
leur riz, celui qu’ils ont apporté pour accompagner le poisson grillé servi
ici. L’offre est sincère, pourtant ils en ont à peine assez pour eux-mêmes.
Paroles rares, douces, à peine audibles, caressantes comme les pépiements
des femmes entendues à Kep, un soir de nuit noire. Dans les ruines des
maisons coloniales où, le jour, paissaient les vaches, entre les impacts des
balles de kalachnikov, les bouts de murs arrachés par les chars et les
huisseries volées par les Vietnamiens, une trentaine de femmes préparaient
la soupe de riz. Dans l’obscurité, même le clapotis de la mer prenait le pas
sur l’apparition de leurs voix. Les syllabes bondissantes des petits hommes
d’ici ont la même absence de tonalité.
La soupe est délicieuse.
Bien après l’avoir terminée, je suis encore là, à me laisser boucaner par la
graisse épaisse des poissons qui grillent à l’entrée de l’échoppe.
Dans le song tao
Les poignets d’une vieille dame, ornés de saï sin : trente-deux bracelets de
coton blanc – seize par bras – qu’on noue pour raccrocher les esprits
baladeurs de la personne à son corps, par exemple avant d’entreprendre un
voyage important. Quel sens a ce voyage pour elle ? Est-ce qu’elle rentre
au village après avoir vendu quelque chose de précieux ? Un animal tué
dans la forêt, peut-être ? Des plantes ? Une pièce de coton noir tissée sur
son métier ? Je lui demande la permission de prendre une photo.
Un couple de blancs arrivent, qui parlent très fort et ne voient rien autour
d’eux. La femme, en me regardant à travers ses lunettes noires :
– Bonjour.
– Sabaï dii, je réponds sans entrain.
Leur condition d’errants solitaires donne en général aux voyageurs une
envie commune de bricoler entre eux des relations éphémères : on fabrique
une bulle avec qui nous ressemble et on s’y repose un peu. Mais quand le
tourisme devient un phénomène de masse, établir un contact systématique
avec chaque étranger empêche de sortir de cette bulle. On voyage derrière
un écran, coupé de toute autre possibilité de lien plus ténue, plus fragile.
Recréer le confort d’un cadre familier – c’est ce que cherche cette
femme en engageant la conversation.
– Tu viens d’où ?
– Excusez-moi, mais je crains de ne pas avoir envie de discuter avec vous.
Son grand sourire à l’américaine reste figé le temps qu’elle assimile ce que
je viens de dire. Elle répète :
– Vous n’avez pas envie de parler ?
Comme je la regarde en souriant, elle se tourne vers quelqu’un d’autre et
l’entreprend de la même manière, avec plus de succès.
La vieille dame ôte sa veste. Elle est tellement menue que je pourrais faire
le tour de sa taille avec mes mains. Je lui montre l’image de ses poignets
sur l’écran. Elle se recule, lève les yeux vers mon visage, interrogative,
presque effrayée. J’essaie de sourire, mais je me détourne rapidement pour
qu’elle ne voie pas l’eau qui remplit mes yeux. Qu’est-ce qui m’a pris de
faire cette photo ?
En route, on s’arrêtera souvent pour regonfler les pneus ou pour faire
monter des passagers. On en profitera tous pour se dégourdir les jambes ou
pisser sur le bas-côté, les hommes debout dans un fourré, les femmes
accroupies, le sin passé au-dessus des épaules et calé sous le menton. La
vieille dame, elle, se tiendra à l’écart. Dos au groupe, elle comptera et
recomptera les billets d’une liasse tirée de sa chemise.

Soir/Nong Khiaw
Au moins cent blancs pour un village de cette taille : on ne voit plus que
nous, grands, bruyants, clinquants. Des prix multipliés par trois, quatre,
cinq, par rapport à mon premier voyage.
Je dors dans une chambre contiguë à celle d’un couple. Séparées par une
cloison de bambou tressé, ou plutôt rapprochées : cachés, ils parlent très
fort de choses très intimes et très inintéressantes. L’homme s’exprime en
français avec un fort accent – italien ? La femme lui répond en – hébreu ?
Comme je signale ma présence, ils font semblant de ne pas m’entendre. Je
vais frapper à leur porte :
– Bonsoir, excusez-moi, vous savez que les cloisons sont très fines ?
– Ici, les gens vivent en communauté. Il n’y a pas d’intimité dans ce pays.
On partage tout.
Connard.
– Peut-être est-il un peu tôt pour dire qu’on forme une communauté ?
Il se met à ricaner et se redresse pour m’intimider. C’est vrai qu’il est très
grand. Moi, je ne dis plus rien, je fixe ses yeux fuyants en pensant au rêve
que j’avais depuis quatre ans de retrouver ici cette petite fille – grandie –
qui m’avait appris à cueillir dans la rivière des algues à frire.

Le soir, sur la terrasse commune, ils ont une discussion avec une Anglaise
qui vit en Thaïlande. La voix de l’Israélienne monte progressivement dans
l’angoisse et la culpabilité pendant qu’elle essaie de justifier la politique
« intérieure » du gouvernement de son pays.
– ... Tous les Palestiniens sont des terroristes potentiels, tu sais, il n’y a
pas de paix possible...
Je mets mes boules Quiès. Où est le Laos ?
Levée à six heures avant la maisonnée. Le sac déjà sur le dos, je regarde un
moment les enfants de la famille par la porte entrouverte de leur chambre,
paisibles sous la moustiquaire carrée, éclairés par le bleu d’un néon oublié.
Au bord de la route, j’alpague un couple de jeunes Israéliens pour partager
la course vers la gare des bus. La peau couleur endive, l’air malade, serrés
l’un contre l’autre, alourdis par des sacs plus hauts qu’eux, ils me
regardent comme des proies traquées pendant que je leur propose de
diviser les frais. Ça turbine dans leur cervelle pour débusquer l’arnaque
forcément camouflée derrière la simplicité de ma proposition.
À la gare routière, le guichetier m’apprend à demander un ticket et me
conseille une cabane à nouilles en attendant le départ. J’y mange en
compagnie de deux petits hommes de la forêt. Ils me proposent de partager
leur riz, celui qu’ils ont apporté pour accompagner le poisson grillé servi
ici. L’offre est sincère, pourtant ils en ont à peine assez pour eux-mêmes.
Paroles rares, douces, à peine audibles, caressantes comme les pépiements
des femmes entendues à Kep, un soir de nuit noire. Dans les ruines des
maisons coloniales où, le jour, paissaient les vaches, entre les impacts des
balles de kalachnikov, les bouts de murs arrachés par les chars et les
huisseries volées par les Vietnamiens, une trentaine de femmes préparaient
la soupe de riz. Dans l’obscurité, même le clapotis de la mer prenait le pas
sur l’apparition de leurs voix. Les syllabes bondissantes des petits hommes
d’ici ont la même absence de tonalité.
La soupe est délicieuse.
Bien après l’avoir terminée, je suis encore là, à me laisser boucaner par la
graisse épaisse des poissons qui grillent à l’entrée de l’échoppe.
Dans le song tao
Les poignets d’une vieille dame, ornés de saï sin : trente-deux bracelets de
coton blanc – seize par bras – qu’on noue pour raccrocher les esprits
baladeurs de la personne à son corps, par exemple avant d’entreprendre un
voyage important. Quel sens a ce voyage pour elle ? Est-ce qu’elle rentre
au village après avoir vendu quelque chose de précieux ? Un animal tué
dans la forêt, peut-être ? Des plantes ? Une pièce de coton noir tissée sur
son métier ? Je lui demande la permission de prendre une photo.
Un couple de blancs arrivent, qui parlent très fort et ne voient rien autour
d’eux. La femme, en me regardant à travers ses lunettes noires :
– Bonjour.
– Sabaï dii, je réponds sans entrain.
Leur condition d’errants solitaires donne en général aux voyageurs une
envie commune de bricoler entre eux des relations éphémères : on fabrique
une bulle avec qui nous ressemble et on s’y repose un peu. Mais quand le
tourisme devient un phénomène de masse, établir un contact systématique
avec chaque étranger empêche de sortir de cette bulle. On voyage derrière
un écran, coupé de toute autre possibilité de lien plus ténue, plus fragile.
Recréer le confort d’un cadre familier – c’est ce que cherche cette
femme en engageant la conversation.
– Tu viens d’où ?
– Excusez-moi, mais je crains de ne pas avoir envie de discuter avec vous.
Son grand sourire à l’américaine reste figé le temps qu’elle assimile ce que
je viens de dire. Elle répète :
– Vous n’avez pas envie de parler ?
Comme je la regarde en souriant, elle se tourne vers quelqu’un d’autre et
l’entreprend de la même manière, avec plus de succès.
La vieille dame ôte sa veste. Elle est tellement menue que je pourrais faire
le tour de sa taille avec mes mains. Je lui montre l’image de ses poignets
sur l’écran. Elle se recule, lève les yeux vers mon visage, interrogative,
presque effrayée. J’essaie de sourire, mais je me détourne rapidement pour
qu’elle ne voie pas l’eau qui remplit mes yeux. Qu’est-ce qui m’a pris de
faire cette photo ?
En route, on s’arrêtera souvent pour regonfler les pneus ou pour faire
monter des passagers. On en profitera tous pour se dégourdir les jambes ou
pisser sur le bas-côté, les hommes debout dans un fourré, les femmes
accroupies, le sin passé au-dessus des épaules et calé sous le menton. La
vieille dame, elle, se tiendra à l’écart. Dos au groupe, elle comptera et
recomptera les billets d’une liasse tirée de sa chemise.

Soir/Nong Khiaw
Au moins cent blancs pour un village de cette taille : on ne voit plus que
nous, grands, bruyants, clinquants. Des prix multipliés par trois, quatre,
cinq, par rapport à mon premier voyage.
Je dors dans une chambre contiguë à celle d’un couple. Séparées par une
cloison de bambou tressé, ou plutôt rapprochées : cachés, ils parlent très
fort de choses très intimes et très inintéressantes. L’homme s’exprime en
français avec un fort accent – italien ? La femme lui répond en – hébreu ?
Comme je signale ma présence, ils font semblant de ne pas m’entendre. Je
vais frapper à leur porte :
– Bonsoir, excusez-moi, vous savez que les cloisons sont très fines ?
– Ici, les gens vivent en communauté. Il n’y a pas d’intimité dans ce pays.
On partage tout.
Connard.
– Peut-être est-il un peu tôt pour dire qu’on forme une communauté ?
Il se met à ricaner et se redresse pour m’intimider. C’est vrai qu’il est très
grand. Moi, je ne dis plus rien, je fixe ses yeux fuyants en pensant au rêve
que j’avais depuis quatre ans de retrouver ici cette petite fille – grandie –
qui m’avait appris à cueillir dans la rivière des algues à frire.

Le soir, sur la terrasse commune, ils ont une discussion avec une Anglaise
qui vit en Thaïlande. La voix de l’Israélienne monte progressivement dans
l’angoisse et la culpabilité pendant qu’elle essaie de justifier la politique
« intérieure » du gouvernement de son pays.
– ... Tous les Palestiniens sont des terroristes potentiels, tu sais, il n’y a
pas de paix possible...
Je mets mes boules Quiès. Où est le Laos ?
12 février
Nong Khiaw-Muang Khoua
Hier soir, je me suis promenée entre les guirlandes clignotantes des restaurants et des hébergements qui ont fleuri le long de la route principale. La nuit retentissait des rires tonitruants des jeunes blancs échoués ici grâce au merveilleux Lonely Planet qui certifie que le Laos est un pays « facile » et qui sert sur un plateau des circuits organisés pour une aventure sans danger : en dix jours, on « fait le Nord ». Excités par les quantités astronomiques de bouteilles de Beer Lao que leur pouvoir d’achat quasiment sans limite leur permet d’engloutir – bouteilles qu’on verra ce matin repartir par camions entiers à la consigne –, ils s’asseyent bras et jambes écartés, et parlent avec une suffisance qui me fait froid dans le dos.
Debout, dans leurs vieilles tongs, la chemise rosie par la poussière des routes, les « serveurs » sont là pour « servir ». Paysans reconvertis, aux doigts encore gercés par la terre et à la peau tannée, précautionneux et mutiques. Jamais ils ne regardent les clients dans les yeux plus d’une seconde, jamais ils ne répondent autre chose que « yes », jamais ils ne s’attardent à bavarder avec ces extraterrestres millionnaires.
Au réveil, ce matin, odeur de vase et de mort dans ma chambre et voix qui parlent hébreu de l’autre côté de la cloison.
Privée de lumière par les nuages, la pierre des montagnes pelées alentour est devenue noire. Un vent glacé. Aujourd’hui, les touristes n’iront certainement pas s’allonger sur leur serviette au bord de la rivière.
C’est l’heure où, après avoir balayé le sol en terre battue, on fait brûler les ordures. Devant chaque maison, un petit tas de feuilles, cartons, plastiques disparaît en fumée dans les poumons et fait inévitablement se racler bruyamment la gorge et cracher.
Un tour rapide au petit marché de légumes.
Des algues, des pousses de fougères, des herbes crues, des champignons, quelques piments. Pas grand-chose pour faire provision. Ça sera donc du riz et des bananes. Sur mon passage, on murmure « falang ! falang ! falang ! » en me montrant du doigt, comme si on n’avait jamais vu une blanche à Nong Khiaw.
À l’embarcadère, il n’y a que des occidentaux. La moitié cherche à monter à une heure d’ici, à Muang Ngoi, terminus du Lonely Planet. L’autre redescend à Luang Prabang. Moi, je veux aller beaucoup plus au nord, à Muang Khoua. Mais ce n’est pas possible, me dit le guichetier.
– Il n’y a aucun autre touriste intéressé… Pas possible… Le pétrole est très cher. Pas possible… Sauf si tu payes cent dollars.
Je n’ai pas le temps de monter sur mes grands chevaux : deux géants autrichiens au visage orné d’une barbe d’Indiana Jones et équipés comme pour grimper l’Annapurna m’écartent sans un mot du guichet et sortent chacun un billet de cinquante dollars de leur chaussette. Ils se retournent vers moi et, du haut de leurs deux mètres, se présentent :
– Moi, c’est Christian, et lui, c’est Christian. On t’emmène avec nous, si tu veux.
Au moment d’embarquer, surgissent de nulle part une trentaine de personnes affolées, avec enfants, bagages et provisions. Des habitants des villages des rives de la Nam Ou qui profitent de l’aubaine. Depuis combien de temps attendaient-ils que des énergumènes comme Christian et Christian tirent cent dollars de leurs chaussettes, eux qui n’ont pas d’autre moyen de transport que le bateau ?
Parmi les passagers, un vieil homme, avec pour tout bagage une grosse pierre prise dans un système de ficelles qui forme une anse. Il la porte comme moi mon sac.


Il fait très froid pendant le trajet. Comme je grelotte, Christian et Christian ont tiré de leurs sacs de géants des trésors de polaire dont ils m’ emmitouflent. J’ai l’impression d’être une reine momifiée. Bien droite sur ma petite chaise à l’avant du bateau, ensevelie sous des monceaux de pulls, je ris sous cape de la malice du pilote qui m’a assise là d’autorité : cette place d’honneur me vaut à la fois le respect des passagers et les éclaboussures dans les rapides.
Plus on avance, plus le bateau se vide. Les voyageurs descendent au compte-gouttes sur des plages pour rejoindre les villages cachés dans la forêt au-dessus de la rivière.
Au milieu de la journée, je profite d’un arrêt pour aller faire pipi dans un buisson. Sur la berge, trois hommes et deux femmes sont penchés sur un feu, occupés à cuire quelque chose dans des bambous. Les jeunes femmes, dignes dans les serviettes de bain fluo qui leur servent de châle, font des yeux ronds comme des billes en me voyant descendre du bateau. Elles croient que je m’arrête là.
Oui, si j’étais accompagnée, j’oserais demander au capitaine de jeter mon sac sur la berge et de me laisser. Mais je suis une femme seule et je passe mon chemin. Alors que je reprends ma place de reine, les gens de la berge sortent les bambous du feu, et les secouant en se brûlant les doigts, en font tomber des œufs durs.
Au crépuscule, Muang Khoua apparaît.
Alertés par le moteur du bateau, une quarantaine d’enfants hilares sont venus observer l’arrivée des falangs. Ils montrent du doigt la femme-momie flanquée de ses deux gardes du corps géants en hurlant de rire. Je ne me demande pas qui d’eux ou de nous est le plus exotique.
Cette journée était une frontière. Je suis enfin entrée dans un vrai pays, dur, fort.
Il fait très froid.
Hier soir, je me suis promenée entre les guirlandes clignotantes des restaurants et des hébergements qui ont fleuri le long de la route principale. La nuit retentissait des rires tonitruants des jeunes blancs échoués ici grâce au merveilleux Lonely Planet qui certifie que le Laos est un pays « facile » et qui sert sur un plateau des circuits organisés pour une aventure sans danger : en dix jours, on « fait le Nord ». Excités par les quantités astronomiques de bouteilles de Beer Lao que leur pouvoir d’achat quasiment sans limite leur permet d’engloutir – bouteilles qu’on verra ce matin repartir par camions entiers à la consigne –, ils s’asseyent bras et jambes écartés, et parlent avec une suffisance qui me fait froid dans le dos.
Debout, dans leurs vieilles tongs, la chemise rosie par la poussière des routes, les « serveurs » sont là pour « servir ». Paysans reconvertis, aux doigts encore gercés par la terre et à la peau tannée, précautionneux et mutiques. Jamais ils ne regardent les clients dans les yeux plus d’une seconde, jamais ils ne répondent autre chose que « yes », jamais ils ne s’attardent à bavarder avec ces extraterrestres millionnaires.
Au réveil, ce matin, odeur de vase et de mort dans ma chambre et voix qui parlent hébreu de l’autre côté de la cloison.
Privée de lumière par les nuages, la pierre des montagnes pelées alentour est devenue noire. Un vent glacé. Aujourd’hui, les touristes n’iront certainement pas s’allonger sur leur serviette au bord de la rivière.
C’est l’heure où, après avoir balayé le sol en terre battue, on fait brûler les ordures. Devant chaque maison, un petit tas de feuilles, cartons, plastiques disparaît en fumée dans les poumons et fait inévitablement se racler bruyamment la gorge et cracher.
Un tour rapide au petit marché de légumes.
Des algues, des pousses de fougères, des herbes crues, des champignons, quelques piments. Pas grand-chose pour faire provision. Ça sera donc du riz et des bananes. Sur mon passage, on murmure « falang ! falang ! falang ! » en me montrant du doigt, comme si on n’avait jamais vu une blanche à Nong Khiaw.
À l’embarcadère, il n’y a que des occidentaux. La moitié cherche à monter à une heure d’ici, à Muang Ngoi, terminus du Lonely Planet. L’autre redescend à Luang Prabang. Moi, je veux aller beaucoup plus au nord, à Muang Khoua. Mais ce n’est pas possible, me dit le guichetier.
– Il n’y a aucun autre touriste intéressé… Pas possible… Le pétrole est très cher. Pas possible… Sauf si tu payes cent dollars.
Je n’ai pas le temps de monter sur mes grands chevaux : deux géants autrichiens au visage orné d’une barbe d’Indiana Jones et équipés comme pour grimper l’Annapurna m’écartent sans un mot du guichet et sortent chacun un billet de cinquante dollars de leur chaussette. Ils se retournent vers moi et, du haut de leurs deux mètres, se présentent :
– Moi, c’est Christian, et lui, c’est Christian. On t’emmène avec nous, si tu veux.
Au moment d’embarquer, surgissent de nulle part une trentaine de personnes affolées, avec enfants, bagages et provisions. Des habitants des villages des rives de la Nam Ou qui profitent de l’aubaine. Depuis combien de temps attendaient-ils que des énergumènes comme Christian et Christian tirent cent dollars de leurs chaussettes, eux qui n’ont pas d’autre moyen de transport que le bateau ?
Parmi les passagers, un vieil homme, avec pour tout bagage une grosse pierre prise dans un système de ficelles qui forme une anse. Il la porte comme moi mon sac.


Il fait très froid pendant le trajet. Comme je grelotte, Christian et Christian ont tiré de leurs sacs de géants des trésors de polaire dont ils m’ emmitouflent. J’ai l’impression d’être une reine momifiée. Bien droite sur ma petite chaise à l’avant du bateau, ensevelie sous des monceaux de pulls, je ris sous cape de la malice du pilote qui m’a assise là d’autorité : cette place d’honneur me vaut à la fois le respect des passagers et les éclaboussures dans les rapides.
Plus on avance, plus le bateau se vide. Les voyageurs descendent au compte-gouttes sur des plages pour rejoindre les villages cachés dans la forêt au-dessus de la rivière.
Au milieu de la journée, je profite d’un arrêt pour aller faire pipi dans un buisson. Sur la berge, trois hommes et deux femmes sont penchés sur un feu, occupés à cuire quelque chose dans des bambous. Les jeunes femmes, dignes dans les serviettes de bain fluo qui leur servent de châle, font des yeux ronds comme des billes en me voyant descendre du bateau. Elles croient que je m’arrête là.
Oui, si j’étais accompagnée, j’oserais demander au capitaine de jeter mon sac sur la berge et de me laisser. Mais je suis une femme seule et je passe mon chemin. Alors que je reprends ma place de reine, les gens de la berge sortent les bambous du feu, et les secouant en se brûlant les doigts, en font tomber des œufs durs.
Au crépuscule, Muang Khoua apparaît.
Alertés par le moteur du bateau, une quarantaine d’enfants hilares sont venus observer l’arrivée des falangs. Ils montrent du doigt la femme-momie flanquée de ses deux gardes du corps géants en hurlant de rire. Je ne me demande pas qui d’eux ou de nous est le plus exotique.
Cette journée était une frontière. Je suis enfin entrée dans un vrai pays, dur, fort.
Il fait très froid.
13 février
Muang Khoua
Christian, Christian et moi avons beaucoup ri en élaborant une théorie éthologique fumeuse qui établirait des catégories de blancs. Notre conclusion est qu’un « voyageur » ne se comporterait pas comme une liasse de billets sans volonté propre – ça, ce serait le « touriste » – mais comme un étranger qui prend des risques et planque l’argent de sa survie sous sa chemise.
Mes Autrichiens sont partis à l’aube vers la frontière vietnamienne. Pour les remercier de m’avoir payé le bateau, je leur ai donné la main de Bouddha du novice de Luang Prabang.
Je marche sur la route pour sortir du village. Les gens sur mon passage rient et pointent du doigt mon sac de khao niao, comme s’ils n’imaginaient pas que je puisse manger la même nourriture qu’eux.
Après vingt minutes, une toute petite femme me rattrape. Elle se met à marcher derrière moi. Je lui jette des coups d’œil. Veste d’uniforme à l’air vietnamien. Besace en toile de sac de riz dont la bandoulière s’appuie sur son front et qui contient un arrosoir. Elle porte des bottes, c’est la première fois que j’en vois.
Je m’arrête pour qu’on marche de front. Elle s’arrête aussi. Me sourit, me parle, me fait signe d’avancer. On reprend la marche. J’entends ses bottes qui raclent le sol et j’essaie de me caler sur ce rythme pour trouver une cadence qui nous serait commune. Mais vraiment, non, ça me gêne d’être devant. Je m’arrête à nouveau. Elle aussi, à trois pas derrière moi. Je lui fais signe de me rejoindre.
– Non, non !
– Si, si !
– Non, non !
Finalement, la voilà. Sa tête arrive au niveau de mon épaule. On passe devant des maisons où les gens se chauffent les mains au-dessus de petits feux. Malgré ce froid qui a l’air habituel, ils n’ont pas de cheminées. Les flambées se font dehors, ou sous un appentis accolé à la maison d’où la fumée s’échappe par le haut des murs ajourés.
La femme annonce notre arrivée par quelques mots, haut et fort. Tout le monde sourit et montre ma poche de khao niao.
On marche. Trop vite pour elle, trop lentement pour moi.
L’humanité partagée est là, dans toute sa force et son étrangeté. Nos corps en mouvement et nos yeux se parlent, avec pour seule musique le rythme de nos pas sur la route. Il ne pourrait rien y avoir de plus entre nous, sauf si je restais vivre là, ou si elle m’accompagnait dans mon voyage. Une langue partagée ne nous révèlerait rien, sinon des informations pour fabriquer un contexte.
Et pourtant, même si on sait que l’écho des mots de chacune reviendra comme un reflet dans un miroir, le langage s’impose.
Elle se met à parler. Beaucoup. Comme si je comprenais tout. Et elle me jette des regards entendus, en quête d’approbation. De temps en temps, je réponds en français. Moi aussi, je raconte quelque chose.
On finit par sortir de la zone urbanisée. Après ces soliloques, c’est le temps des questions.
Elle demande mon âge.
– Trente-deux.
Elle :
– Trente-neuf.
Elle me dit qu’elle va arroser son jardin. Et moi, où je vais ?
– Je marche.
Mauvaise réponse. Elle repose la question.
Je réfléchis à une réponse qui pourrait la satisfaire.
– Je viens de Nong Khiaw et je vais à Phongsali.
Elle est un peu étonnée, ce n’est pas la route de Phongsali. Mais au moins, c’est une réponse.
On marche en silence, longtemps.
Elle demande si j’ai un briquet.
Je sors de mon sac celui que j’ai acheté ce matin au marché. Elle le prend dans sa main. Elle veut le garder. Bien sûr, oui. Pourquoi pas ? (Je ne ferai pas le petit feu que je voulais pour manger le riz de la mi-journée en me réchauffant. Et alors ?)
Elle me sourit, le briquet disparaît dans la poche de sa veste militaire. Encore cinq minutes de silence. Au rythme de nos pas, je pense à elle, très hardie, dure, solide, souple, forte, sûrement mère de plusieurs enfants. Elle est née pendant la guerre, ici – à quelques kilomètres de Diên Biên Phu.
Elle montre mon coupe-vent.
– Tu donnes ?
Je ris.
– Je voudrais bien, mais j’ai déjà suffisamment froid comme ça !
Elle rit aussi. Elle tentait sa chance. Au moins elle aura le briquet. Tout d’un coup, le visage fermé, elle s’arrête. Je veux l’attendre, mais elle me fait signe d’avancer. Bon. Le protocole est rétabli. Je marche devant, elle derrière. J’essaie de l’attendre à nouveau. Je me retourne. Mais elle me fait des grands gestes pour que j’avance. Pendant quelques kilomètres, on marche comme ça.
Je me retourne de temps en temps. Elle me fait signe de continuer. À un moment, elle m’appelle, me montre : c’est là qu’elle tourne. Me remercie platement pour le briquet, les deux mains en prière devant le visage et le haut du corps courbé.
Je la regarde grimper dans les herbes mouillées de la colline. L’arrosoir bringuebale dans son dos.
Soir/Muang Khoua
Tout à l’heure, au retour de la marche, des gens m’ont invitée autour de leur feu.
– Nao ! Nao !
Froid ! Froid ! Je suis restée un long moment à me rôtir les mains. Pendant ce temps, les jeunes femmes fabriquaient des cocottes en papier avec des emballages de biscuits. Les hommes fumaient. De temps en temps, quelqu’un d’une maison d’en face s’approchait pour dire trois mots et rire.
Plus tard, de l’autre côté du pont suspendu, je rencontre Souk, qui se promène avec une jeune femme qu’il ne me présente pas et qui se tient en retrait, les yeux baissés. Il parle anglais avec l’accent américain. Son père, dit-il, travaille à l’hôpital, là, dans ce bâtiment en ciment qui a l’air désert. Lui, fait ses études à Phongsali. Et la fille ?
– C’est ma petite amie.
– Vous allez vous marier ?
– Non ! Certainement pas ! C’est juste comme ça !
La nuit est tombée. Tous les Laos sont autour de leurs feux, aucun ne m’invite. Je suis logée dans une chambre sans fenêtre ni volet. À peine quelques degrés au-dessus de zéro. Je me pèle.
Dans l’obscurité de la terrasse venteuse de ma guesthouse, j’essaie de manger la soupe qu’on vient de m’apporter. Nouilles farineuses, gros bouts de chou cru, tronçons de gingembre, queues de plantes – sans aucun assaisonnement. Au moins, ça fait plaisir, le touriste, ici, on s’en tape !
Christian, Christian et moi avons beaucoup ri en élaborant une théorie éthologique fumeuse qui établirait des catégories de blancs. Notre conclusion est qu’un « voyageur » ne se comporterait pas comme une liasse de billets sans volonté propre – ça, ce serait le « touriste » – mais comme un étranger qui prend des risques et planque l’argent de sa survie sous sa chemise.
Mes Autrichiens sont partis à l’aube vers la frontière vietnamienne. Pour les remercier de m’avoir payé le bateau, je leur ai donné la main de Bouddha du novice de Luang Prabang.
Je marche sur la route pour sortir du village. Les gens sur mon passage rient et pointent du doigt mon sac de khao niao, comme s’ils n’imaginaient pas que je puisse manger la même nourriture qu’eux.
Après vingt minutes, une toute petite femme me rattrape. Elle se met à marcher derrière moi. Je lui jette des coups d’œil. Veste d’uniforme à l’air vietnamien. Besace en toile de sac de riz dont la bandoulière s’appuie sur son front et qui contient un arrosoir. Elle porte des bottes, c’est la première fois que j’en vois.
Je m’arrête pour qu’on marche de front. Elle s’arrête aussi. Me sourit, me parle, me fait signe d’avancer. On reprend la marche. J’entends ses bottes qui raclent le sol et j’essaie de me caler sur ce rythme pour trouver une cadence qui nous serait commune. Mais vraiment, non, ça me gêne d’être devant. Je m’arrête à nouveau. Elle aussi, à trois pas derrière moi. Je lui fais signe de me rejoindre.
– Non, non !
– Si, si !
– Non, non !
Finalement, la voilà. Sa tête arrive au niveau de mon épaule. On passe devant des maisons où les gens se chauffent les mains au-dessus de petits feux. Malgré ce froid qui a l’air habituel, ils n’ont pas de cheminées. Les flambées se font dehors, ou sous un appentis accolé à la maison d’où la fumée s’échappe par le haut des murs ajourés.
La femme annonce notre arrivée par quelques mots, haut et fort. Tout le monde sourit et montre ma poche de khao niao.
On marche. Trop vite pour elle, trop lentement pour moi.
L’humanité partagée est là, dans toute sa force et son étrangeté. Nos corps en mouvement et nos yeux se parlent, avec pour seule musique le rythme de nos pas sur la route. Il ne pourrait rien y avoir de plus entre nous, sauf si je restais vivre là, ou si elle m’accompagnait dans mon voyage. Une langue partagée ne nous révèlerait rien, sinon des informations pour fabriquer un contexte.
Et pourtant, même si on sait que l’écho des mots de chacune reviendra comme un reflet dans un miroir, le langage s’impose.
Elle se met à parler. Beaucoup. Comme si je comprenais tout. Et elle me jette des regards entendus, en quête d’approbation. De temps en temps, je réponds en français. Moi aussi, je raconte quelque chose.
On finit par sortir de la zone urbanisée. Après ces soliloques, c’est le temps des questions.
Elle demande mon âge.
– Trente-deux.
Elle :
– Trente-neuf.
Elle me dit qu’elle va arroser son jardin. Et moi, où je vais ?
– Je marche.
Mauvaise réponse. Elle repose la question.
Je réfléchis à une réponse qui pourrait la satisfaire.
– Je viens de Nong Khiaw et je vais à Phongsali.
Elle est un peu étonnée, ce n’est pas la route de Phongsali. Mais au moins, c’est une réponse.
On marche en silence, longtemps.
Elle demande si j’ai un briquet.
Je sors de mon sac celui que j’ai acheté ce matin au marché. Elle le prend dans sa main. Elle veut le garder. Bien sûr, oui. Pourquoi pas ? (Je ne ferai pas le petit feu que je voulais pour manger le riz de la mi-journée en me réchauffant. Et alors ?)
Elle me sourit, le briquet disparaît dans la poche de sa veste militaire. Encore cinq minutes de silence. Au rythme de nos pas, je pense à elle, très hardie, dure, solide, souple, forte, sûrement mère de plusieurs enfants. Elle est née pendant la guerre, ici – à quelques kilomètres de Diên Biên Phu.
Elle montre mon coupe-vent.
– Tu donnes ?
Je ris.
– Je voudrais bien, mais j’ai déjà suffisamment froid comme ça !
Elle rit aussi. Elle tentait sa chance. Au moins elle aura le briquet. Tout d’un coup, le visage fermé, elle s’arrête. Je veux l’attendre, mais elle me fait signe d’avancer. Bon. Le protocole est rétabli. Je marche devant, elle derrière. J’essaie de l’attendre à nouveau. Je me retourne. Mais elle me fait des grands gestes pour que j’avance. Pendant quelques kilomètres, on marche comme ça.
Je me retourne de temps en temps. Elle me fait signe de continuer. À un moment, elle m’appelle, me montre : c’est là qu’elle tourne. Me remercie platement pour le briquet, les deux mains en prière devant le visage et le haut du corps courbé.
Je la regarde grimper dans les herbes mouillées de la colline. L’arrosoir bringuebale dans son dos.
Soir/Muang Khoua
Tout à l’heure, au retour de la marche, des gens m’ont invitée autour de leur feu.
– Nao ! Nao !
Froid ! Froid ! Je suis restée un long moment à me rôtir les mains. Pendant ce temps, les jeunes femmes fabriquaient des cocottes en papier avec des emballages de biscuits. Les hommes fumaient. De temps en temps, quelqu’un d’une maison d’en face s’approchait pour dire trois mots et rire.
Plus tard, de l’autre côté du pont suspendu, je rencontre Souk, qui se promène avec une jeune femme qu’il ne me présente pas et qui se tient en retrait, les yeux baissés. Il parle anglais avec l’accent américain. Son père, dit-il, travaille à l’hôpital, là, dans ce bâtiment en ciment qui a l’air désert. Lui, fait ses études à Phongsali. Et la fille ?
– C’est ma petite amie.
– Vous allez vous marier ?
– Non ! Certainement pas ! C’est juste comme ça !
La nuit est tombée. Tous les Laos sont autour de leurs feux, aucun ne m’invite. Je suis logée dans une chambre sans fenêtre ni volet. À peine quelques degrés au-dessus de zéro. Je me pèle.
Dans l’obscurité de la terrasse venteuse de ma guesthouse, j’essaie de manger la soupe qu’on vient de m’apporter. Nouilles farineuses, gros bouts de chou cru, tronçons de gingembre, queues de plantes – sans aucun assaisonnement. Au moins, ça fait plaisir, le touriste, ici, on s’en tape !
14 février
Bus Muang Khoua-Phongsali
Belle forêt primaire sur les hauteurs. Brûlis dans les vallées. Jungle secondaire de bambous bondissants. Collines pelées, parfois la végétation naturelle commence à reprendre, mais le plus souvent on plante des hévéas. À l’entrée des villages, des portiques auxquels sont suspendues des sculptures en forme d’armes : fusils, pistolets, kalachnikov, poignards, mines…
Brouillard épais, froid humide. Route cahotante de boue rouge. Ça grimpe, virages glissants, ravins. Trente kilomètres par heure est un grand maximum. Une journée entière dans le bus. Ce n’est pas désagréable, car il y a des vitres aux fenêtres qui protègent du froid, et la conversation de Thong. Chapeau de cow-boy surmonté d’un autre en paille, un beau sourire blanc et des ongles longs et propres, Thong entend bien profiter de ma présence pour pratiquer son anglais jusqu’à l’arrivée à Phongsali.
Ses parents sont Lolo, paysans de la montagne, à quelques kilomètres de la frontière chinoise. Ses parents font pousser du riz dans la montagne. Ils ne possèdent rien d’autre que ce qu’ils produisent. Là-haut, ils ne sont pas bouddhistes, ils ont beaucoup de dieux. Et ces dieux président à tous les actes importants de la vie. Pour te marier, tu ne peux pas prendre la personne qui te plaît : c’est l’astrologie qui choisit. En fonction de ton mois de naissance, tu as un animal pour totem, et ton époux doit être d’un signe compatible. Thong ne respectera peut-être pas la coutume, s’il se marie ailleurs, lui, le fils prodigue que l’État a envoyé à Luang Prabang faire des études de tourisme et de management. Il voudrait m’expliquer d’autres choses, mais il se dit limité par son mauvais anglais.
On somnole.
Il me propose de venir dans son village au mariage de sa sœur. Au nord de Phongsali – presque en Chine – il faut encore prendre un bus puis marcher une heure. Mille cinq cents mètres d’altitude, cinq degrés, un brouillard à couper au couteau. J’aurais plutôt envie d’une baignoire et d’une cheminée. Mais surtout, je ne suis pas prête à surgir dans un mariage avec mon sac à dos, ma peau blanche et ma féminité solitaire, même si c’est peut-être la seule occasion de ce voyage. Je n’y verrais que l’exotisme des grandes coiffes en tissu noir, les chemises brodées, les danses traditionnelles et les plats inoubliables…
Déjà, aujourd’hui, dans le bus, je suis très émue de traverser les nouveaux villages de montagnards récemment « incités » à descendre au bord de la route, d’y voir les femmes en costumes traditionnels, avec des coiffes à cupules argentées et pièces de monnaie, ou des chignons drapés dans des tissus brodés. Ça me suffit. Commencer un voyage prend du temps, beaucoup plus qu’un vol de quinze heures d’une face à l’autre de la Terre, et tant que je n’aurai pas confiance en mon corps debout, traversant la solitude en équilibre, je ne serai pas vraiment présente.
– Mariée ?
– Oui.
Avec moi-même, comme a dit Christoph. Christoph qui garde ma maison.
Somnoler.
Un gars monte dans le bus en portant une petite turbine à hélice. On voit ici au milieu des rivières des trépieds en bambou lestés de pierres, entre lesquels sont fixées ces turbines qui produisent l’électricité des villages.
Un ami de Thong se met à jouer de la guitare sans enlever ses gants. Chanson d’amour douce et mélancolique que tout le bus entonne.
Apercevoir le monde qui défile par la fenêtre. Bébés sur le dos enrobés dans des serviettes de plage fluo. Sur la forêt des pentes, comme une glu de lianes. En bas : les rizières – paille grise après la récolte.
Je mange mon riz, heureuse de porter cinq cents grammes de pruneaux.
Soir/Phongsali
Arrivée de nuit à la station de bus. Brouillard très froid. Thong part en scooter avec son frère après m’avoir serré la main.
Un gars :
– Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, je vais marcher. C’est pas si loin, quand même.
– Si, c’est très loin. Quatre kilomètres. Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, non.
Je suis plantée dans une flaque, à l’écart des autres voyageurs, dans l’obscurité, seule, gelée, le sac sur les épaules. J’essaie de réfléchir à la situation. Le touktouk arrive. Les gens s’affairent dans la lumière des phares à y tasser leurs bagages, cartons, paquets en tout genre. Ils vont partir. Et je veux rester là, dans la nuit d’encre et le brouillard, au milieu de nulle part ? Pourquoi ? Parce que je n’ai pas confiance ? Pourquoi je n’ai pas confiance ? S’ils prennent un touktouk, il y a une raison. Ils sont tous installés. Le touktouk démarre.
– Attendez-moi !
Je m’accroche à l’arrière du véhicule.
Quatre kilomètres, le gars n’a pas menti. Gentiment, le chauffeur me dépose devant le plus grand bâtiment de la ville, l’hôtel chinois de trois étages qui fait aussi discothèque. En attendant qu’on m’attribue une chambre, je me réchauffe au brasero autour duquel est blotti un groupe de Suisses – ou Belges – imbéciles au point qu’on dirait des Français. Pas contents de ceci ni de cela et bla et bla et bla. Mais ils ont un guide charmant qui me propose par deux fois de m’emmener demain danser dans un mariage : cette danse des mains, qu’on pratique à la queue leu leu.
La chambre est lugubre. Mais il y a trois petits lits, et donc trois couvertures. Inespéré !
Belle forêt primaire sur les hauteurs. Brûlis dans les vallées. Jungle secondaire de bambous bondissants. Collines pelées, parfois la végétation naturelle commence à reprendre, mais le plus souvent on plante des hévéas. À l’entrée des villages, des portiques auxquels sont suspendues des sculptures en forme d’armes : fusils, pistolets, kalachnikov, poignards, mines…
Brouillard épais, froid humide. Route cahotante de boue rouge. Ça grimpe, virages glissants, ravins. Trente kilomètres par heure est un grand maximum. Une journée entière dans le bus. Ce n’est pas désagréable, car il y a des vitres aux fenêtres qui protègent du froid, et la conversation de Thong. Chapeau de cow-boy surmonté d’un autre en paille, un beau sourire blanc et des ongles longs et propres, Thong entend bien profiter de ma présence pour pratiquer son anglais jusqu’à l’arrivée à Phongsali.
Ses parents sont Lolo, paysans de la montagne, à quelques kilomètres de la frontière chinoise. Ses parents font pousser du riz dans la montagne. Ils ne possèdent rien d’autre que ce qu’ils produisent. Là-haut, ils ne sont pas bouddhistes, ils ont beaucoup de dieux. Et ces dieux président à tous les actes importants de la vie. Pour te marier, tu ne peux pas prendre la personne qui te plaît : c’est l’astrologie qui choisit. En fonction de ton mois de naissance, tu as un animal pour totem, et ton époux doit être d’un signe compatible. Thong ne respectera peut-être pas la coutume, s’il se marie ailleurs, lui, le fils prodigue que l’État a envoyé à Luang Prabang faire des études de tourisme et de management. Il voudrait m’expliquer d’autres choses, mais il se dit limité par son mauvais anglais.
On somnole.
Il me propose de venir dans son village au mariage de sa sœur. Au nord de Phongsali – presque en Chine – il faut encore prendre un bus puis marcher une heure. Mille cinq cents mètres d’altitude, cinq degrés, un brouillard à couper au couteau. J’aurais plutôt envie d’une baignoire et d’une cheminée. Mais surtout, je ne suis pas prête à surgir dans un mariage avec mon sac à dos, ma peau blanche et ma féminité solitaire, même si c’est peut-être la seule occasion de ce voyage. Je n’y verrais que l’exotisme des grandes coiffes en tissu noir, les chemises brodées, les danses traditionnelles et les plats inoubliables…
Déjà, aujourd’hui, dans le bus, je suis très émue de traverser les nouveaux villages de montagnards récemment « incités » à descendre au bord de la route, d’y voir les femmes en costumes traditionnels, avec des coiffes à cupules argentées et pièces de monnaie, ou des chignons drapés dans des tissus brodés. Ça me suffit. Commencer un voyage prend du temps, beaucoup plus qu’un vol de quinze heures d’une face à l’autre de la Terre, et tant que je n’aurai pas confiance en mon corps debout, traversant la solitude en équilibre, je ne serai pas vraiment présente.
– Mariée ?
– Oui.
Avec moi-même, comme a dit Christoph. Christoph qui garde ma maison.
Somnoler.
Un gars monte dans le bus en portant une petite turbine à hélice. On voit ici au milieu des rivières des trépieds en bambou lestés de pierres, entre lesquels sont fixées ces turbines qui produisent l’électricité des villages.
Un ami de Thong se met à jouer de la guitare sans enlever ses gants. Chanson d’amour douce et mélancolique que tout le bus entonne.
Apercevoir le monde qui défile par la fenêtre. Bébés sur le dos enrobés dans des serviettes de plage fluo. Sur la forêt des pentes, comme une glu de lianes. En bas : les rizières – paille grise après la récolte.
Je mange mon riz, heureuse de porter cinq cents grammes de pruneaux.
Soir/Phongsali
Arrivée de nuit à la station de bus. Brouillard très froid. Thong part en scooter avec son frère après m’avoir serré la main.
Un gars :
– Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, je vais marcher. C’est pas si loin, quand même.
– Si, c’est très loin. Quatre kilomètres. Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, non.
Je suis plantée dans une flaque, à l’écart des autres voyageurs, dans l’obscurité, seule, gelée, le sac sur les épaules. J’essaie de réfléchir à la situation. Le touktouk arrive. Les gens s’affairent dans la lumière des phares à y tasser leurs bagages, cartons, paquets en tout genre. Ils vont partir. Et je veux rester là, dans la nuit d’encre et le brouillard, au milieu de nulle part ? Pourquoi ? Parce que je n’ai pas confiance ? Pourquoi je n’ai pas confiance ? S’ils prennent un touktouk, il y a une raison. Ils sont tous installés. Le touktouk démarre.
– Attendez-moi !
Je m’accroche à l’arrière du véhicule.
Quatre kilomètres, le gars n’a pas menti. Gentiment, le chauffeur me dépose devant le plus grand bâtiment de la ville, l’hôtel chinois de trois étages qui fait aussi discothèque. En attendant qu’on m’attribue une chambre, je me réchauffe au brasero autour duquel est blotti un groupe de Suisses – ou Belges – imbéciles au point qu’on dirait des Français. Pas contents de ceci ni de cela et bla et bla et bla. Mais ils ont un guide charmant qui me propose par deux fois de m’emmener demain danser dans un mariage : cette danse des mains, qu’on pratique à la queue leu leu.
La chambre est lugubre. Mais il y a trois petits lits, et donc trois couvertures. Inespéré !
15 février
Phongsali/matin
Brouillard dense et pluie glacée. J’ai passé la matinée à acheter parapluie, gants, chaussettes, passe-montagne. Les produits chinois qu’on trouve ici sont de la pire qualité. Et les commerçants – chinois aussi –, âpres au gain, supportent mal le marchandage. Ils essaient d’intimider les clients en faisant de grands gestes et en parlant très fort.
Des petites gens de la montagne négocient les mêmes articles que moi, au même prix, exorbitant pour eux. Beaux costumes « mao » en coton filé, teint, tissé et cousu main. La femme porte pudiquement une sorte de grand mouchoir par-dessus sa coiffe pour la cacher. Quelques fils tressés ornés de perles en plastique colorées dépassent dans sa nuque. Timides, effrayés par les marchands, ils se tiennent aussi près l’un de l’autre que la décence le permet, comme pour se rassurer mutuellement. Pieds nus dans la boue, l’homme et la femme tendent vers le marchand les chaussettes rouges qu’ils convoitent, en regardant par terre et en parlant à voix presque inaudible.
À la baraque à nouilles, une famille mange avec moi. Un des fils a un œil au beurre noir. Hurlant, gesticulant, faisant des gestes brusques et violents pour renverser sa soupe, il a vraiment l’air d’un enfant battu. Toute la famille parle fort et dur, ça ressemble plus à du chinois qu’à du lao. Mais la soupe est bonne et chaude avec une sorte de cresson.
Pensées cahotantes. Je commence à voir vraiment.
...
Un tel brouillard. Comment aller marcher sans me perdre ?
J’avais l’idée d’acheter une couverture pour en faire une veste, puisqu’ici, on ne trouve pas de pulls chauds. Je rêvais même que je lançais une mode. Mais un Chinois du marché m’a devancée et fabrique des manteaux pour les enfants en couvertures polaires à grosses fleurs colorées.
Dans un restaurant sur la grand-route, un homme sourd qui pousse des cris inarticulés lave les baguettes, assis à la meilleure table. Un autre, qui lui ressemble, désarticulé dans son costume trois-pièces de mafioso, les passe au sèche-cheveux.
Quatre jours sans me laver… À l’hôtel, j’ai négocié pour aujourd’hui une chambre avec eau chaude. Elle doit être prête à midi. J’attends près du brasero. Attendre, attendre, avoir un but. Mon but dans la vie : laver mes cheveux.
Les enfants de l’hôtel alimentent le brasero avec des braises des cuisines qui sentent le plastique fondu.
Hier soir, la discothèque – installée au troisième étage du bâtiment – résonnait dans ma chambre. Les boules Quiès n’y changeaient rien. Plaisir pourtant de regarder à la bougie la buée sortir de ma bouche. Plaisir d’avoir chaud sous la montagne de couvertures. Plaisir d’exister.
Hier dans le bus, je voyais Charli préparer un petit feu pour moi, petit feu de petit bois comme il sait faire. Et le sourire qui plisse la peau autour de ses yeux. Le sourire qui dit :
– Ce feu est pour te réchauffer.
Je suis venue ici et je le retrouve dans mon silence. Ma présence lui fait encore trop de place. En mangeant avec les gens, en restant près du feu, en marchant... Il y a cet endroit à côté de moi, qui est occupé.
Plus au nord, ça serait la Chine. Je n’irai pas. Pourtant, la logique du voyage, toujours avancer vers l’inconnu...
Midi. La chambre est prête. Une fête mentale, par anticipation de tout ce chaud qui va couler sur ma peau. En me laissant la clé, le jeune homme me dit :
– Au fait, il y a une coupure de courant. Pas d’eau chaude.
Ahahahah. Je suis au Laos !
Je me rabats sur la nourriture. Au genre de restaurant que j’avais repéré, j’arrive juste quand on vient de remplir les woks d’eau pour les nettoyer. La jeune femme sourde est désolée. Elle me dit de repasser dans l’après-midi. Ahahah. Phongsali !
Je pars marcher.
Sur la route, une nuée d’enfants armés de jouets qui ressemblent à des encensoirs pleins de charbon qu’ils font tourner au-dessus de leurs têtes.
Longue montée d’escaliers dans le brouillard. Un vat sur pilotis apparaît vaguement dans la blancheur. Je reste en face du temple, les bras ballants, la respiration réchauffée. Derrière moi arrive un moine dans son étole safran. Il tient un paquet de cigarettes, manifestement acheté en bas. Je souris de voir qu’il brave cet interdit mais pas celui qui l’empêche de porter des chaussettes ou un pull. Lui ne sourit pas. Gêné, il essaie de cacher sa main dans les plis de sa robe. Sous le vat, se met à rire doucement un coreligionnaire que je n’avais pas vu et qui attendait.
Je reprends le chemin de l’hôtel, déterminée à obtenir qu’on me fasse bouillir de l’eau pour la douche. Près du brasero, trois jeunes blancs se réchauffent. Dos à la porte, ils ne me voient pas entrer. L’un d’eux, une cigarette pas encore allumée entre les lèvres, essaie de faire rire les enfants de l’hôtel en gobant l’air comme un poisson. Les gamins restent pétrifiés, le visage sérieux, et c’est moi qu’il fait rire.
On se présente, on compare nos emplettes. Je montre ma tête-de-sous-commandant-Marcos avec mon passe-montagne. Mes chaussettes écarlates. Et grande fierté : le parapluie rouge et bleu. Ils demandent s’ils peuvent venir prendre une douche dans ma chambre ce soir. Oh oui, trois jeunes hommes nus dans ma chambrette ! De quoi réchauffer l’atmosphère.
Hier, dans le bus, Thong en a eu marre de mon absence de motivation à faire la conversation. Il est allé s’asseoir près d’une jeune fille dont il avait l’air épris, tout chose qu’il était à lui caresser furtivement les cheveux de ses mains gantées.
La douche ! Un seau d’eau brûlante à faire durer le plus longtemps possible par ces cinq degrés ambiants.
Debout dans la bassine, trouver astucieux de réutiliser l’eau déjà écoulée, de plus en plus tiède. Puis quand la situation est désespérément en train de refroidir, se résigner à plonger la seule et unique serviette dans le seau et s’en vêtir.
Oh que c’est bon, la moitié du corps gelé, l’autre écrevisse ! Faire durer jusqu’à ce que le froid ait pris possession de toute l’eau. Se sécher avec le sin, enrouler les cheveux dedans et se glisser sous le tas de couvertures, hilare de préférence. Et être là, être là, être là. Dans cette chambre pourrie d’un hôtel chinois de la ville la plus reculée d’un pays auquel on ne comprend rien.
Soir
Près du brasero, la petite fille et la grand-mère de l’hôtel m’apprennent des mots. Tin’, cow, houa, papancow… On se marre, surtout quand j’essaie de dire m’ (main) – impossible à transcrire : le son « ain » fermé, la langue remontée au palais dans la gorge.
– M’.
– Mmmmain ?
– Man ?
– M’ !
– Maïnn ?
– M’ !!
– Mm’ ?
On rigole.
Le guide d’un nouveau groupe de Français nous rejoint près du brasero. Intéressé par mes intentions historiques et radiophoniques… Si je le paye très cher, il peut traduire en français tout ce que je voudrai. Il me propose de m’emmener sur le bateau de son groupe de Hasta à Muang Khoua après-demain. Ou bien de profiter de leur minibus qui redescend à vide à Udom Xai, moyennant un petit billet. Je vais dire oui pour le bus. Le bateau, c’est exotique, mais glacé, et bourré de sept falangs dont je comprends la langue, hélas !
Brouillard dense et pluie glacée. J’ai passé la matinée à acheter parapluie, gants, chaussettes, passe-montagne. Les produits chinois qu’on trouve ici sont de la pire qualité. Et les commerçants – chinois aussi –, âpres au gain, supportent mal le marchandage. Ils essaient d’intimider les clients en faisant de grands gestes et en parlant très fort.
Des petites gens de la montagne négocient les mêmes articles que moi, au même prix, exorbitant pour eux. Beaux costumes « mao » en coton filé, teint, tissé et cousu main. La femme porte pudiquement une sorte de grand mouchoir par-dessus sa coiffe pour la cacher. Quelques fils tressés ornés de perles en plastique colorées dépassent dans sa nuque. Timides, effrayés par les marchands, ils se tiennent aussi près l’un de l’autre que la décence le permet, comme pour se rassurer mutuellement. Pieds nus dans la boue, l’homme et la femme tendent vers le marchand les chaussettes rouges qu’ils convoitent, en regardant par terre et en parlant à voix presque inaudible.
À la baraque à nouilles, une famille mange avec moi. Un des fils a un œil au beurre noir. Hurlant, gesticulant, faisant des gestes brusques et violents pour renverser sa soupe, il a vraiment l’air d’un enfant battu. Toute la famille parle fort et dur, ça ressemble plus à du chinois qu’à du lao. Mais la soupe est bonne et chaude avec une sorte de cresson.
Pensées cahotantes. Je commence à voir vraiment.
...
Un tel brouillard. Comment aller marcher sans me perdre ?
J’avais l’idée d’acheter une couverture pour en faire une veste, puisqu’ici, on ne trouve pas de pulls chauds. Je rêvais même que je lançais une mode. Mais un Chinois du marché m’a devancée et fabrique des manteaux pour les enfants en couvertures polaires à grosses fleurs colorées.
Dans un restaurant sur la grand-route, un homme sourd qui pousse des cris inarticulés lave les baguettes, assis à la meilleure table. Un autre, qui lui ressemble, désarticulé dans son costume trois-pièces de mafioso, les passe au sèche-cheveux.
Quatre jours sans me laver… À l’hôtel, j’ai négocié pour aujourd’hui une chambre avec eau chaude. Elle doit être prête à midi. J’attends près du brasero. Attendre, attendre, avoir un but. Mon but dans la vie : laver mes cheveux.
Les enfants de l’hôtel alimentent le brasero avec des braises des cuisines qui sentent le plastique fondu.
Hier soir, la discothèque – installée au troisième étage du bâtiment – résonnait dans ma chambre. Les boules Quiès n’y changeaient rien. Plaisir pourtant de regarder à la bougie la buée sortir de ma bouche. Plaisir d’avoir chaud sous la montagne de couvertures. Plaisir d’exister.
Hier dans le bus, je voyais Charli préparer un petit feu pour moi, petit feu de petit bois comme il sait faire. Et le sourire qui plisse la peau autour de ses yeux. Le sourire qui dit :
– Ce feu est pour te réchauffer.
Je suis venue ici et je le retrouve dans mon silence. Ma présence lui fait encore trop de place. En mangeant avec les gens, en restant près du feu, en marchant... Il y a cet endroit à côté de moi, qui est occupé.
Plus au nord, ça serait la Chine. Je n’irai pas. Pourtant, la logique du voyage, toujours avancer vers l’inconnu...
Midi. La chambre est prête. Une fête mentale, par anticipation de tout ce chaud qui va couler sur ma peau. En me laissant la clé, le jeune homme me dit :
– Au fait, il y a une coupure de courant. Pas d’eau chaude.
Ahahahah. Je suis au Laos !
Je me rabats sur la nourriture. Au genre de restaurant que j’avais repéré, j’arrive juste quand on vient de remplir les woks d’eau pour les nettoyer. La jeune femme sourde est désolée. Elle me dit de repasser dans l’après-midi. Ahahah. Phongsali !
Je pars marcher.
Sur la route, une nuée d’enfants armés de jouets qui ressemblent à des encensoirs pleins de charbon qu’ils font tourner au-dessus de leurs têtes.
Longue montée d’escaliers dans le brouillard. Un vat sur pilotis apparaît vaguement dans la blancheur. Je reste en face du temple, les bras ballants, la respiration réchauffée. Derrière moi arrive un moine dans son étole safran. Il tient un paquet de cigarettes, manifestement acheté en bas. Je souris de voir qu’il brave cet interdit mais pas celui qui l’empêche de porter des chaussettes ou un pull. Lui ne sourit pas. Gêné, il essaie de cacher sa main dans les plis de sa robe. Sous le vat, se met à rire doucement un coreligionnaire que je n’avais pas vu et qui attendait.
Je reprends le chemin de l’hôtel, déterminée à obtenir qu’on me fasse bouillir de l’eau pour la douche. Près du brasero, trois jeunes blancs se réchauffent. Dos à la porte, ils ne me voient pas entrer. L’un d’eux, une cigarette pas encore allumée entre les lèvres, essaie de faire rire les enfants de l’hôtel en gobant l’air comme un poisson. Les gamins restent pétrifiés, le visage sérieux, et c’est moi qu’il fait rire.
On se présente, on compare nos emplettes. Je montre ma tête-de-sous-commandant-Marcos avec mon passe-montagne. Mes chaussettes écarlates. Et grande fierté : le parapluie rouge et bleu. Ils demandent s’ils peuvent venir prendre une douche dans ma chambre ce soir. Oh oui, trois jeunes hommes nus dans ma chambrette ! De quoi réchauffer l’atmosphère.
Hier, dans le bus, Thong en a eu marre de mon absence de motivation à faire la conversation. Il est allé s’asseoir près d’une jeune fille dont il avait l’air épris, tout chose qu’il était à lui caresser furtivement les cheveux de ses mains gantées.
La douche ! Un seau d’eau brûlante à faire durer le plus longtemps possible par ces cinq degrés ambiants.
Debout dans la bassine, trouver astucieux de réutiliser l’eau déjà écoulée, de plus en plus tiède. Puis quand la situation est désespérément en train de refroidir, se résigner à plonger la seule et unique serviette dans le seau et s’en vêtir.
Oh que c’est bon, la moitié du corps gelé, l’autre écrevisse ! Faire durer jusqu’à ce que le froid ait pris possession de toute l’eau. Se sécher avec le sin, enrouler les cheveux dedans et se glisser sous le tas de couvertures, hilare de préférence. Et être là, être là, être là. Dans cette chambre pourrie d’un hôtel chinois de la ville la plus reculée d’un pays auquel on ne comprend rien.
Soir
Près du brasero, la petite fille et la grand-mère de l’hôtel m’apprennent des mots. Tin’, cow, houa, papancow… On se marre, surtout quand j’essaie de dire m’ (main) – impossible à transcrire : le son « ain » fermé, la langue remontée au palais dans la gorge.
– M’.
– Mmmmain ?
– Man ?
– M’ !
– Maïnn ?
– M’ !!
– Mm’ ?
On rigole.
Le guide d’un nouveau groupe de Français nous rejoint près du brasero. Intéressé par mes intentions historiques et radiophoniques… Si je le paye très cher, il peut traduire en français tout ce que je voudrai. Il me propose de m’emmener sur le bateau de son groupe de Hasta à Muang Khoua après-demain. Ou bien de profiter de leur minibus qui redescend à vide à Udom Xai, moyennant un petit billet. Je vais dire oui pour le bus. Le bateau, c’est exotique, mais glacé, et bourré de sept falangs dont je comprends la langue, hélas !
16 février
Phongsali
J’ai marché vers Hat Sa une bonne partie de la journée. Visibilité : cinq mètres. Le sol, une patinoire : boue, boue, boue.
Je croise quelques femmes qui marchent à pas de fourmi, leur hotte chargée de bois. On s’entend arriver bien avant de se croiser. Puis une forme émerge du blanc. Elles disent quelques mots à mon intention et, à trois mètres, identifient que mon visage est celui d’une falang et restent interdites.
Sur le bord de la patinoire, quelques stèles chinoises à l’abandon. Au pied d’un arbre, des offrandes précieuses : fleurs, réceptacle en bambou tressé en forme de corne d’abondance, rempli de riz et de végétaux, longues feuilles de plantes sauvages très vertes et luisantes d’humidité… Tout est frais du matin.
Après trois heures à patiner d’un bon pas, j’arrive à un village. Un homme, debout dans le blanc, semble m’attendre. Comme il comprend ma question mais moi pas sa réponse, il se penche pour dessiner dans la boue avec son index.
– Phongsali : six. Hat Sa : quatorze.
– Quatorze !
Moi qui pensais manger mon riz là-bas et me faire ramener par un véhicule moyennant dix ou vingt mille kips… J’ai trop faim. Je marche encore quelques dizaines de mètres pour ne pas embarrasser l’homme en restant sans parole près de lui, et m’asseois sous un panneau abrité par un petit toit, au sommet d’un gros tas de pierres humides. Je sors le sac en plastique qui contient le riz encore un peu tiède – grande joie du corps qui s’apaise.
J’entends une silhouette s’approcher. Elle émerge du brouillard, accompagnée par un chien tranquille. C’est une très belle jeune femme. La chevelue couverte d’une serviette rose fluo. Visage très plat, ovale. Surprise de me voir là, inquiète aussi. Puis elle identifie le riz : je me suis arrêtée pour manger, c’est quelque chose qu’on peut comprendre partout dans le monde. Le chien aussi identifie le riz : c’est quelque chose que tous les chiens du monde savent. Il se poste à dix mètres et me fixe en attendant les restes.
Pour être admise partout : toujours être occupée par une activité quotidienne. Manger, recoudre le sac, sécher le sin au-dessus du brasero, me masser les pieds, manger encore, lire, écrire, fumer même.
La jeune femme reprend son travail : remplir un grand sac de jute avec des pierres du tas. Une fois son sac plein – qui doit peser pas loin de cinquante kilos –, elle le charge sur son épaule en gémissant de manière presque inaudible, et l’emmène dans un endroit un peu en hauteur qui n’apparaît pas dans le blanc mais dont j’entends les sons, à travers le silence presque de neige. Des voix d’hommes et des coups frappés régulièrement sur de la pierre. Ils construisent quelque chose.
Je reste suffisamment longtemps pour observer trois allers-retours. À la fin, l’animal est à mes pieds. C’est une chienne allaitante. Quand je suis rassasiée, je lui jette le reste de riz, qui atterrit dans un creux entre deux pierres. Elle se met à fouir et à lécher la caillasse. Je me lève pour reprendre la route. Je rentre à Phongsali.
J’ai marché vers Hat Sa une bonne partie de la journée. Visibilité : cinq mètres. Le sol, une patinoire : boue, boue, boue.
Je croise quelques femmes qui marchent à pas de fourmi, leur hotte chargée de bois. On s’entend arriver bien avant de se croiser. Puis une forme émerge du blanc. Elles disent quelques mots à mon intention et, à trois mètres, identifient que mon visage est celui d’une falang et restent interdites.
Sur le bord de la patinoire, quelques stèles chinoises à l’abandon. Au pied d’un arbre, des offrandes précieuses : fleurs, réceptacle en bambou tressé en forme de corne d’abondance, rempli de riz et de végétaux, longues feuilles de plantes sauvages très vertes et luisantes d’humidité… Tout est frais du matin.
Après trois heures à patiner d’un bon pas, j’arrive à un village. Un homme, debout dans le blanc, semble m’attendre. Comme il comprend ma question mais moi pas sa réponse, il se penche pour dessiner dans la boue avec son index.
– Phongsali : six. Hat Sa : quatorze.
– Quatorze !
Moi qui pensais manger mon riz là-bas et me faire ramener par un véhicule moyennant dix ou vingt mille kips… J’ai trop faim. Je marche encore quelques dizaines de mètres pour ne pas embarrasser l’homme en restant sans parole près de lui, et m’asseois sous un panneau abrité par un petit toit, au sommet d’un gros tas de pierres humides. Je sors le sac en plastique qui contient le riz encore un peu tiède – grande joie du corps qui s’apaise.
J’entends une silhouette s’approcher. Elle émerge du brouillard, accompagnée par un chien tranquille. C’est une très belle jeune femme. La chevelue couverte d’une serviette rose fluo. Visage très plat, ovale. Surprise de me voir là, inquiète aussi. Puis elle identifie le riz : je me suis arrêtée pour manger, c’est quelque chose qu’on peut comprendre partout dans le monde. Le chien aussi identifie le riz : c’est quelque chose que tous les chiens du monde savent. Il se poste à dix mètres et me fixe en attendant les restes.
Pour être admise partout : toujours être occupée par une activité quotidienne. Manger, recoudre le sac, sécher le sin au-dessus du brasero, me masser les pieds, manger encore, lire, écrire, fumer même.
La jeune femme reprend son travail : remplir un grand sac de jute avec des pierres du tas. Une fois son sac plein – qui doit peser pas loin de cinquante kilos –, elle le charge sur son épaule en gémissant de manière presque inaudible, et l’emmène dans un endroit un peu en hauteur qui n’apparaît pas dans le blanc mais dont j’entends les sons, à travers le silence presque de neige. Des voix d’hommes et des coups frappés régulièrement sur de la pierre. Ils construisent quelque chose.
Je reste suffisamment longtemps pour observer trois allers-retours. À la fin, l’animal est à mes pieds. C’est une chienne allaitante. Quand je suis rassasiée, je lui jette le reste de riz, qui atterrit dans un creux entre deux pierres. Elle se met à fouir et à lécher la caillasse. Je me lève pour reprendre la route. Je rentre à Phongsali.
17 février
Oudomxay
Rendez-vous était pris avec le chauffeur du minibus pour dix heures et demie. Il déposait ses touristes à Hat Sa et repassait me chercher. Il est midi et quart et il n’est toujours pas là. J’imagine que je dois me résigner à ne plus l’attendre… Mais j’ai du mal à croire qu’un Lao ne respecte pas sa parole. Je pourrais rester dans l’entrée de l’hôtel près du brasero jusqu’au soir, je continuerais à l’attendre, à me dire qu’il a dû avoir un problème.

Quatre heures plus tard
Il finit par arriver. Souriant, tout excité et couvert de boue. Il tremble de la joie d’avoir sauvé son gagne-pain du précipice. Au retour d’Hat Sa, dans un virage où j’ai failli disparaître aussi – mais à pied – il a perdu le contrôle du van jusqu’à s’arrêter en équilibre au-dessus du vide. La catastrophe évitée de justesse grâce au portrait porte-bonheur du prince Sisavang Vong dans la boîte à gants.
ll n’en revient pas de la gentillesse des indigènes, lui pur Lao Loum de Luang Prabang. Comment ils ont accepté facilement, à cinq ou six, de tirer sur les cordes ! Comment ils se sont salis pour lui ! Comment, sans comprendre les mots, ils se sont compris dans les gestes ! Comment ils ont sauvé sa vie de la misère : ce minibus, c’était toutes ses économies et celles de son père réunies, l’investissement pour l’avenir ! Comme ces gens étaient bons !
Ensuite, en route vers Udom Xai, on a eu huit heures bien tassées pour s’expliquer la différence entre nos mondes. Les esprits des ancêtres qui existent ici, mon impuissance à trouver les rites qui conviennent à la mort de mon grand-père – je pleure discrètement en regardant le paysage –, les méfaits du tourisme au Laos et l’impossibilité pour un Lao de voyager, la deuxième guerre mondiale, le 11-septembre, la signification de la hauteur des maisons – à étage, Lao Teung ou Lao Loum, au ras du sol, Hmong ou Lao Soum, dit-il.
Rendez-vous était pris avec le chauffeur du minibus pour dix heures et demie. Il déposait ses touristes à Hat Sa et repassait me chercher. Il est midi et quart et il n’est toujours pas là. J’imagine que je dois me résigner à ne plus l’attendre… Mais j’ai du mal à croire qu’un Lao ne respecte pas sa parole. Je pourrais rester dans l’entrée de l’hôtel près du brasero jusqu’au soir, je continuerais à l’attendre, à me dire qu’il a dû avoir un problème.

Quatre heures plus tard
Il finit par arriver. Souriant, tout excité et couvert de boue. Il tremble de la joie d’avoir sauvé son gagne-pain du précipice. Au retour d’Hat Sa, dans un virage où j’ai failli disparaître aussi – mais à pied – il a perdu le contrôle du van jusqu’à s’arrêter en équilibre au-dessus du vide. La catastrophe évitée de justesse grâce au portrait porte-bonheur du prince Sisavang Vong dans la boîte à gants.
ll n’en revient pas de la gentillesse des indigènes, lui pur Lao Loum de Luang Prabang. Comment ils ont accepté facilement, à cinq ou six, de tirer sur les cordes ! Comment ils se sont salis pour lui ! Comment, sans comprendre les mots, ils se sont compris dans les gestes ! Comment ils ont sauvé sa vie de la misère : ce minibus, c’était toutes ses économies et celles de son père réunies, l’investissement pour l’avenir ! Comme ces gens étaient bons !
Ensuite, en route vers Udom Xai, on a eu huit heures bien tassées pour s’expliquer la différence entre nos mondes. Les esprits des ancêtres qui existent ici, mon impuissance à trouver les rites qui conviennent à la mort de mon grand-père – je pleure discrètement en regardant le paysage –, les méfaits du tourisme au Laos et l’impossibilité pour un Lao de voyager, la deuxième guerre mondiale, le 11-septembre, la signification de la hauteur des maisons – à étage, Lao Teung ou Lao Loum, au ras du sol, Hmong ou Lao Soum, dit-il.
18 février
Udom Xai
Jour du mal au ventre des règles. Qui ne viennent pas. Lire au lit, dans la pension chinoise, ce petit livre très à propos que Claire m’a confié. Une jeune meneuse du mouvement étudiant chinois fuit Tien An Men un peu malgré elle et se fond dans la montagne pour en devenir l’âme.
Le corps reposé et fatigué.
En fin d’après-midi, je sors. Il faut bien se sustenter !
Je pars marcher au ralenti, la semelle des tongs traînant dans la poussière.
Un peu à l’écart du centre, devant sa maison, une femme tisse sur un grand métier. La quarantaine au corps moelleux de femme qui a enfanté, bien droite sur son tabouret poli par les années de frottement du sin, le chignon soigné et la veste en soie – qu’elle a peut-être tissée elle-même. Autour d’elle, deux jeunes femmes assises sur des chaises basses en plastique brodent et un jeune homme rêvasse.
Comme je reste bouche bée dans la tiédeur à regarder les gestes lents de la mère, elle m’invite à m’approcher et à m’asseoir. On reste là, longtemps. Moi voûtée sur mon petit siège à me faire oublier, eux à me montrer leur vie quotidienne, sans un regard. La mère tisse un grand drap blanc, qui sera peut-être teint plus tard de ce noir bleu des habits traditionnels. Ses mains souples font glisser la quenouille d’un côté à l’autre, puis elle tasse le tissage en faisant glisser un peigne intégré au métier. Ses pieds nus poussent alors sur les pédales pour activer un mécanisme qui inverse la trame : les fils du haut passent en bas et inversement. La quenouille file dans l’autre sens. Le métier produit des bruits de voilier, bois frotté, bois claquant, grincements de cordages, glissement feutré du gros fil. Dans le soleil rasant, cette activité douce et paisible ramollit les muscles et fait tomber les paupières.
Resto avec vue sur l’animation de la grand-rue. Je suis la seule cliente. Ils s’y sont mis à cinq ou six pour improviser mon repas. Une dame autoritaire explique aux jeunes cuisinières ce qu’une falang comme moi veut manger. De ce conciliabule sortent de grandes exclamations et une omelette aux herbes, à la tomate et au poivre. On ne me donne pas de baguettes mais une fourchette et une cuiller, signe que je vais payer le prix fort. Ici, je suis riche. Même si je suis mal habillée, on voit bien que je suis blanche. Et l’argent change de mains. Chaque jour au compte-gouttes, les billets-gagnés-à-travailler-dans-la-culture-française viennent irriguer la vie quotidienne-des-commerçants-d’un-des-pays-les-plus-pauvres-du-monde.
Au milieu du flux permanent de scooters, les couples de blancs suants passent à pied sur la route, en sandwich dans leur barda. Sur le dos, les sacs plus hauts que leurs bustes, comme des coquilles d’escargot. Sur le ventre, les petits-sacs-pour-la-journée. C’est l’arrivée d’un bus. Ils vont de la gare routière à la meilleure guesthouse indiquée dans le guide. En général, la femme tient le Lonely Planet et pilote les opérations. C’est elle qui montre du doigt la direction à suivre. Il passeront la nuit ici, pour repartir demain matin à l’aube en gardant d’Udom Xai l’image d’une grosse route, de scooters et d’un marché chinois.
On m’apporte un petit bol de bouillon de soupe de bambou au poivre avec une sorte de ciboulette hachée.
Tout à l’heure, au sauna en lattes de bambou tressées. Pénombre et vapeur aromatisée aux herbes mystérieuses. Trois petites femmes marron d’à peine vingt ans. Debout sur les bancs, dans un angle, blotties ensemble près de l’arrivée du chaud, les jambes écartées pour que l’humidité brûlante caresse leur sexe. Un sin noué au-dessus des seins pour deux d’entre elles, à la taille pour l’autre. Sourires rouges de bétel et cheveux noirs dégoulinant en longues anglaises de chaque côté du visage. De temps en temps, elles se raclent fort la gorge et crachent sur les murs, par terre, sur la porte, même. Elles scrutent toutes les parties visibles de mon corps, sans pudeur.
Le bouillon, froid maintenant, est gras d’une viande. Du porc ?
Ce monde de plus en plus peuplé, souple et lumineux, grandit avec moi et prend sa force. J’écris pour vous, que j’aime avec tendresse et qui ne voyez pas – ni ne savez même – où je suis. Est-ce que vous imaginez les trois petites jeunes femmes ?
Après un long temps ensemble dans le sauna, on en est presque à se montrer nos différences, nos similitudes. Et j’aurais beaucoup de questions à leur poser : où part le sang de leurs règles ? Comment on fait l’amour et comment on accouche ici ?
Sans prévenir, un mari entre dans le sauna. Il crie, autoritaire : il faudrait peut-être qu’elles songent à se magner ! Stoïques, les yeux baissés mais le coin des lèvres rieur, elles attendent que l’orage passe. Le mari sort. Mais un autre prend la relève. Alors là-dedans, ça vient ? Là, elles se concertent du regard et s’affolent.
Elles finissent par le suivre. À travers la vitre embuée, je devine qu’elles entreprennent de se rhabiller. Trop curieuse, je sors aussi. Gelées dans le vent, houspillées par les maris qui les attendent en bas sur leurs scooters, elles enfilent d’abord une pièce de tissu bleu-noir, qui cache leurs seins, maintenue par une bandoulière de fils tressés. Par-dessus vient une veste boutonnée très ajustée, ornée de broderies compliquées et multicolores. Une jupe très courte, plissée. En dernier vient la coiffure. Un premier diadème de tissu orné de pièces de monnaie et de cupules chromées terminé par deux longs liens, un de chaque côté de la tête, dans lesquels elles enroulent leurs cheveux séparés sur l’arrière comme pour faire des nattes. Puis une autre pièce de tissu compliquée, très ornée de métaux et de broderies. Placée par-dessus, elle cache la chevelure entière et forme derrière la tête un disque vertical.
Je les regarde se dépêcher, ébahie du savoir-faire pour se parer. Moi, avec ma serviette fluo en paréo, humide dans le vent, je bois le thé froid et rouge offert par la maison. Les femmes me sourient. Leurs hommes me matent d’en bas et se marrent. Elles les rejoignent en courant. Je retourne dans la buée, comme on sort d’un rêve.
Nuit
Chambre de pension chinoise habitée par des travailleurs chinois bruyants, accros à l’Internet – pour discuter avec leurs familles chinoises via la webcam chinoise – et aux putes chinoises que j’entends glousser à travers la cloison (chinoise).
Une centaine des châtaignes d’un demi centimètre de diamètre comme dîner, allongée sur le lit.
Jour du mal au ventre des règles. Qui ne viennent pas. Lire au lit, dans la pension chinoise, ce petit livre très à propos que Claire m’a confié. Une jeune meneuse du mouvement étudiant chinois fuit Tien An Men un peu malgré elle et se fond dans la montagne pour en devenir l’âme.
Le corps reposé et fatigué.
En fin d’après-midi, je sors. Il faut bien se sustenter !
Je pars marcher au ralenti, la semelle des tongs traînant dans la poussière.
Un peu à l’écart du centre, devant sa maison, une femme tisse sur un grand métier. La quarantaine au corps moelleux de femme qui a enfanté, bien droite sur son tabouret poli par les années de frottement du sin, le chignon soigné et la veste en soie – qu’elle a peut-être tissée elle-même. Autour d’elle, deux jeunes femmes assises sur des chaises basses en plastique brodent et un jeune homme rêvasse.
Comme je reste bouche bée dans la tiédeur à regarder les gestes lents de la mère, elle m’invite à m’approcher et à m’asseoir. On reste là, longtemps. Moi voûtée sur mon petit siège à me faire oublier, eux à me montrer leur vie quotidienne, sans un regard. La mère tisse un grand drap blanc, qui sera peut-être teint plus tard de ce noir bleu des habits traditionnels. Ses mains souples font glisser la quenouille d’un côté à l’autre, puis elle tasse le tissage en faisant glisser un peigne intégré au métier. Ses pieds nus poussent alors sur les pédales pour activer un mécanisme qui inverse la trame : les fils du haut passent en bas et inversement. La quenouille file dans l’autre sens. Le métier produit des bruits de voilier, bois frotté, bois claquant, grincements de cordages, glissement feutré du gros fil. Dans le soleil rasant, cette activité douce et paisible ramollit les muscles et fait tomber les paupières.
Resto avec vue sur l’animation de la grand-rue. Je suis la seule cliente. Ils s’y sont mis à cinq ou six pour improviser mon repas. Une dame autoritaire explique aux jeunes cuisinières ce qu’une falang comme moi veut manger. De ce conciliabule sortent de grandes exclamations et une omelette aux herbes, à la tomate et au poivre. On ne me donne pas de baguettes mais une fourchette et une cuiller, signe que je vais payer le prix fort. Ici, je suis riche. Même si je suis mal habillée, on voit bien que je suis blanche. Et l’argent change de mains. Chaque jour au compte-gouttes, les billets-gagnés-à-travailler-dans-la-culture-française viennent irriguer la vie quotidienne-des-commerçants-d’un-des-pays-les-plus-pauvres-du-monde.
Au milieu du flux permanent de scooters, les couples de blancs suants passent à pied sur la route, en sandwich dans leur barda. Sur le dos, les sacs plus hauts que leurs bustes, comme des coquilles d’escargot. Sur le ventre, les petits-sacs-pour-la-journée. C’est l’arrivée d’un bus. Ils vont de la gare routière à la meilleure guesthouse indiquée dans le guide. En général, la femme tient le Lonely Planet et pilote les opérations. C’est elle qui montre du doigt la direction à suivre. Il passeront la nuit ici, pour repartir demain matin à l’aube en gardant d’Udom Xai l’image d’une grosse route, de scooters et d’un marché chinois.
On m’apporte un petit bol de bouillon de soupe de bambou au poivre avec une sorte de ciboulette hachée.
Tout à l’heure, au sauna en lattes de bambou tressées. Pénombre et vapeur aromatisée aux herbes mystérieuses. Trois petites femmes marron d’à peine vingt ans. Debout sur les bancs, dans un angle, blotties ensemble près de l’arrivée du chaud, les jambes écartées pour que l’humidité brûlante caresse leur sexe. Un sin noué au-dessus des seins pour deux d’entre elles, à la taille pour l’autre. Sourires rouges de bétel et cheveux noirs dégoulinant en longues anglaises de chaque côté du visage. De temps en temps, elles se raclent fort la gorge et crachent sur les murs, par terre, sur la porte, même. Elles scrutent toutes les parties visibles de mon corps, sans pudeur.
Le bouillon, froid maintenant, est gras d’une viande. Du porc ?
Ce monde de plus en plus peuplé, souple et lumineux, grandit avec moi et prend sa force. J’écris pour vous, que j’aime avec tendresse et qui ne voyez pas – ni ne savez même – où je suis. Est-ce que vous imaginez les trois petites jeunes femmes ?
Après un long temps ensemble dans le sauna, on en est presque à se montrer nos différences, nos similitudes. Et j’aurais beaucoup de questions à leur poser : où part le sang de leurs règles ? Comment on fait l’amour et comment on accouche ici ?
Sans prévenir, un mari entre dans le sauna. Il crie, autoritaire : il faudrait peut-être qu’elles songent à se magner ! Stoïques, les yeux baissés mais le coin des lèvres rieur, elles attendent que l’orage passe. Le mari sort. Mais un autre prend la relève. Alors là-dedans, ça vient ? Là, elles se concertent du regard et s’affolent.
Elles finissent par le suivre. À travers la vitre embuée, je devine qu’elles entreprennent de se rhabiller. Trop curieuse, je sors aussi. Gelées dans le vent, houspillées par les maris qui les attendent en bas sur leurs scooters, elles enfilent d’abord une pièce de tissu bleu-noir, qui cache leurs seins, maintenue par une bandoulière de fils tressés. Par-dessus vient une veste boutonnée très ajustée, ornée de broderies compliquées et multicolores. Une jupe très courte, plissée. En dernier vient la coiffure. Un premier diadème de tissu orné de pièces de monnaie et de cupules chromées terminé par deux longs liens, un de chaque côté de la tête, dans lesquels elles enroulent leurs cheveux séparés sur l’arrière comme pour faire des nattes. Puis une autre pièce de tissu compliquée, très ornée de métaux et de broderies. Placée par-dessus, elle cache la chevelure entière et forme derrière la tête un disque vertical.
Je les regarde se dépêcher, ébahie du savoir-faire pour se parer. Moi, avec ma serviette fluo en paréo, humide dans le vent, je bois le thé froid et rouge offert par la maison. Les femmes me sourient. Leurs hommes me matent d’en bas et se marrent. Elles les rejoignent en courant. Je retourne dans la buée, comme on sort d’un rêve.
Nuit
Chambre de pension chinoise habitée par des travailleurs chinois bruyants, accros à l’Internet – pour discuter avec leurs familles chinoises via la webcam chinoise – et aux putes chinoises que j’entends glousser à travers la cloison (chinoise).
Une centaine des châtaignes d’un demi centimètre de diamètre comme dîner, allongée sur le lit.
19 février

Udom Xai
Matin
Le jour des règles, cette fois, vraiment. Du sang dans les draps, entre les
cuisses. Foncé, épais. Rêves longs, peuplés de gens nouveaux que j’oublie
au réveil. Un homme jeune avec des chicots noirs, que j’aimais
simplement.
Tristesse ce matin en m’occupant de mon corps. Masser, laver, oindre,
habiller soigneusement avec le tee-shirt propre. Me revient à voix haute
cette phrase de Christoph, avec son accent et ses tournures de phrases
délicieux :
– Ce sont les personnes faibles qui peuvent faire du mal aux enfants.
Il m’a prise dans ses bras, comme j’avais besoin d’être consolée. Un bon
souvenir, celui d’être avec lui un peu à côté des choses, du monde, comme
protégée derrière une vitre.
Temps gris et humide, mais pas très froid. Un temps à monter au vat, faire
un vœu et remercier. Un temps à marcher en suivant la rivière.

Après-midi
Des camions déversent un dégueulis de marchandises qui sentent le
caoutchouc au nouveau talat en béton, immense, peuplé de vendeurs
chinois et de plastique, sans clients. J’explore ça en cherchant à acheter des
fruits. Sous une halle, toutes les marchandes de légumes sont assises en
rang, tournées dans la même direction, vers un écran fixé en hauteur qui
diffuse la télé chinoise. Quelques produits frais, tous importés –
parfaitement calibrés et exotiques : batavias, pommes, oignons.
Quelques heures plus tard, je me balade sur les sentiers informels tracés
entre les maisons, ceux qui structurent la ville en y établissant des règles de
circulation invisibles. Près d’une école, une dame vend des sachets de
bananes chips. Je lui en achète un stock. Comme elle me voit partir sur un
sentier :
– Talat ! Talat !
Et elle m’indique la direction opposée au marché que je connais. Bon. Je
ne dois pas comprendre ce qu’elle dit. Mais pourquoi ne pas aller par là ?
Je suis les méandres de la piste la plus creusée, dans la poussière. Ils
conduisent à un ponton en bambou qui surplombe un étang. Dessus, un
enfant accroupi pêche des nénuphars. Au bout du ponton, un passage entre
deux maisons et, tout d’un coup, le marché ! Le vrai, celui à la nourriture
variée, avec les voix douces, les aliments inconnus en petits tas, le
pépiement des femmes et le son froissé des sacs en plastique qu’on
accroche au bout de bâtons pour chasser les mouches.
J’y mange une soupe de tofu au sang.
Soir
Au coucher du soleil, en haut de la colline du stupa, Noy le moine novice
m’explique à quoi servent les maisons miniatures qu’on voit autour des
monastères. Elles sont habitées par les esprits des ancêtres, qui peuvent y
vivre pour l’éternité – ou jusqu’à ce qu’ils en aient marre, je n’ai pas bien
compris. Pendant qu’on discute, un groupe de gens hilares monte au vat en
portant une sorte d’arbre dont les feuilles sont remplacées par des billets de
banque.
– Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
– La nuit prochaine, c’est la troisième pleine lune de l’année, makha busa.
Alors après-demain, c’est la fête ! On célébrera les paroles de Bouddha à
ses disciples, avec des cadeaux pour les morts et des prières. En même
temps, on fêtera l’anniversaire du stupa. Et le soir, on fera une procession
avec des bougies.
– Mais qu’est-ce que c’est, cet arbre qu’ils portent ?
– C’est des cadeaux. Tout ce qui est suspendu dans l’arbre, c’est des
cadeaux : de l’argent, des crayons, des gâteaux... C’est une fête
importante. Tu devrais rester ici, avec nous.
Oui, je vais rester.
20 février
Udom Xai
Brumes d’un matin de règles, encore. Bien rouges, maintenant. Une
nouvelle tache dans le lit.
Je marche avec Ray l’Irlandais une douzaine de kilomètres jusqu’à un
village dans la montagne – et retour.
Alors qu’on longe une petite rivière, traversant d’un côté à l’autre
indéfiniment pour suivre le sentier, on entend le cri d’un cochon qui se fait
manifestement égorger. Ray, tout excité :
– On y va, on y va ? On va voir ? J’ai toujours rêvé de voir ça !
Au premier village qu’on croise, on s’arrête pour manger une soupe de
nouilles dégueulasse. Une procession qui porte un arbre à billets de makha
bousa avance vers nous au son du tambour, des claquements de mains et
des cris. Un homme s’agenouille et nous tend une coupe pour nous
proposer de faire un don. Oui, bien sûr ! Mais comment ? Ray se gratte la
tête en ricanant :
– Oh my god, oh my god, oh my god !
Je monte mes billets en prière devant mon front.
On n’a pas l’air très dégourdi ! Est-ce qu’on doit s’agenouiller ? Est-ce
qu’on doit dire quelque chose ? Est-ce qu’on doit se joindre à la
procession ? Tout le monde rit de notre maladresse. On dépose nos billets
dans la coupe. Explosion de cris de joie, d’applaudissements, petites
danses, rires. Un tel bonheur d’apprendre à donner !



Un kilomètre plus loin, on se fait happer par une grande tablée ivre morte
et surexcitée qui nous fait boire cul sec laolao et bière, et nous gave de
gâteaux de riz gluant sucré à la noix de coco. Puis on nous fait danser au
son du tambour cette étrange danse lente où on piétine et où on tourne les
mains. Un peu éméchés, on essaie de s’éclipser, mais une dame nous prend
par la main et nous entraîne au vat, à quelques centaines de mètres de là.
Sur des nattes, les gens déchaussés sont assis devant des maisons
miniatures multicolores, ornées de guirlandes brillantes et d’arbres chargés
de billets. Devant les maisons, des plateaux d’offrandes.
Quelques jeunes moines orange souriants. Sourires et peu de paroles. On
nous invite à nous installer sur les nattes. Sérénité, lumière, couleurs. On
reste longtemps à se bourrer de friandises, qu’on nous offre dans de
grandes coupes dorées. C’est la nourriture que les esprits ont déjà
consommée. Je suis très impressionnée.
– Viens, on y va !
Ray m’entraîne.
En pleine cagna sur le chemin, on se doute bien qu’on va arriver quelque
part : on dépasse des femmes qui retournent manifestement vers leur
village après le marché d’Udom Xai. Elles portent des charges très lourdes,
mais refusent catégoriquement que je les aide.

À l’entrée du village, on s’est assis longtemps, à contempler la vie qui se
passait là sans nous et à ruminer notre soif. Quand on s’est décidé à
s’avancer, tout de suite un homme nous a invités à nous installer près de
lui. Assis sur des tabourets très bas – plus haut pour l’homme, mais
quasiment une simple planche sur le sol pour la femme – près du père de
famille qui pelait des lianes pour fabriquer des cordes, on s’est laissé offrir
des fruits astringents, qu’on devait tremper dans une poudre de piment. Les
enfants restaient à l’écart et nous dévisageaient. Pleurant et reniflant à
cause du piment, on a tous beaucoup ri de mes grimaces buccales et de mes
yeux de merlan frit devant Ray qui avalait même les trognons et
m’exhortait à l’imiter – ce que j’ai fait et dont j’aurais mieux fait de
m’abstenir, à en juger par ce gratouillis persistant dans l’œsophage.
Au point d’eau, une femme ridée comme une vieille pomme, les dents au
bétel, remplit sa bouilloire dans le vent et la lumière.
Une chienne nous attaque comme je m’approche pour voir ses petits. Trois
petits garçons jouent à un jeu de palets dans la poussière. Un palet lancé
doit en décaniller un autre installé un mètre plus loin. Lancer à la main,
mais aussi au pied. Ils visent juste à tous les coups. Un jeu sans enjeu.
Voyager avec un homme me repose de cette part masculine qui n’est pas
réellement moi mais que je dois aussi assumer si je veux qu’on ne me juge
pas en tant que femme seule.
Ray marche pieds nus, boit l’eau de rivière qu’on lui offre dans un bidon
d’huile de moteur, pointe les moines avec ses pieds, parle très fort –
comme un Américain qu’il a l’air d’être – et imite bien les petits cochons
noirs.
Brumes d’un matin de règles, encore. Bien rouges, maintenant. Une
nouvelle tache dans le lit.
Je marche avec Ray l’Irlandais une douzaine de kilomètres jusqu’à un
village dans la montagne – et retour.
Alors qu’on longe une petite rivière, traversant d’un côté à l’autre
indéfiniment pour suivre le sentier, on entend le cri d’un cochon qui se fait
manifestement égorger. Ray, tout excité :
– On y va, on y va ? On va voir ? J’ai toujours rêvé de voir ça !
Au premier village qu’on croise, on s’arrête pour manger une soupe de
nouilles dégueulasse. Une procession qui porte un arbre à billets de makha
bousa avance vers nous au son du tambour, des claquements de mains et
des cris. Un homme s’agenouille et nous tend une coupe pour nous
proposer de faire un don. Oui, bien sûr ! Mais comment ? Ray se gratte la
tête en ricanant :
– Oh my god, oh my god, oh my god !
Je monte mes billets en prière devant mon front.
On n’a pas l’air très dégourdi ! Est-ce qu’on doit s’agenouiller ? Est-ce
qu’on doit dire quelque chose ? Est-ce qu’on doit se joindre à la
procession ? Tout le monde rit de notre maladresse. On dépose nos billets
dans la coupe. Explosion de cris de joie, d’applaudissements, petites
danses, rires. Un tel bonheur d’apprendre à donner !



Un kilomètre plus loin, on se fait happer par une grande tablée ivre morte
et surexcitée qui nous fait boire cul sec laolao et bière, et nous gave de
gâteaux de riz gluant sucré à la noix de coco. Puis on nous fait danser au
son du tambour cette étrange danse lente où on piétine et où on tourne les
mains. Un peu éméchés, on essaie de s’éclipser, mais une dame nous prend
par la main et nous entraîne au vat, à quelques centaines de mètres de là.
Sur des nattes, les gens déchaussés sont assis devant des maisons
miniatures multicolores, ornées de guirlandes brillantes et d’arbres chargés
de billets. Devant les maisons, des plateaux d’offrandes.
Quelques jeunes moines orange souriants. Sourires et peu de paroles. On
nous invite à nous installer sur les nattes. Sérénité, lumière, couleurs. On
reste longtemps à se bourrer de friandises, qu’on nous offre dans de
grandes coupes dorées. C’est la nourriture que les esprits ont déjà
consommée. Je suis très impressionnée.
– Viens, on y va !
Ray m’entraîne.
En pleine cagna sur le chemin, on se doute bien qu’on va arriver quelque
part : on dépasse des femmes qui retournent manifestement vers leur
village après le marché d’Udom Xai. Elles portent des charges très lourdes,
mais refusent catégoriquement que je les aide.

À l’entrée du village, on s’est assis longtemps, à contempler la vie qui se
passait là sans nous et à ruminer notre soif. Quand on s’est décidé à
s’avancer, tout de suite un homme nous a invités à nous installer près de
lui. Assis sur des tabourets très bas – plus haut pour l’homme, mais
quasiment une simple planche sur le sol pour la femme – près du père de
famille qui pelait des lianes pour fabriquer des cordes, on s’est laissé offrir
des fruits astringents, qu’on devait tremper dans une poudre de piment. Les
enfants restaient à l’écart et nous dévisageaient. Pleurant et reniflant à
cause du piment, on a tous beaucoup ri de mes grimaces buccales et de mes
yeux de merlan frit devant Ray qui avalait même les trognons et
m’exhortait à l’imiter – ce que j’ai fait et dont j’aurais mieux fait de
m’abstenir, à en juger par ce gratouillis persistant dans l’œsophage.
Au point d’eau, une femme ridée comme une vieille pomme, les dents au
bétel, remplit sa bouilloire dans le vent et la lumière.
Une chienne nous attaque comme je m’approche pour voir ses petits. Trois
petits garçons jouent à un jeu de palets dans la poussière. Un palet lancé
doit en décaniller un autre installé un mètre plus loin. Lancer à la main,
mais aussi au pied. Ils visent juste à tous les coups. Un jeu sans enjeu.
Voyager avec un homme me repose de cette part masculine qui n’est pas
réellement moi mais que je dois aussi assumer si je veux qu’on ne me juge
pas en tant que femme seule.
Ray marche pieds nus, boit l’eau de rivière qu’on lui offre dans un bidon
d’huile de moteur, pointe les moines avec ses pieds, parle très fort –
comme un Américain qu’il a l’air d’être – et imite bien les petits cochons
noirs.
21 février
Udom Xai
Makha bousa. La troisième pleine lune de l’année.
À l’aube, des femmes sur leur trente et un, écharpe en bandoulière,
montent les marches qui mènent au vat. Sous la véranda du temple, elles
sont déjà une quarantaine, agenouillées. Elles attendent leur tour pour
déposer un plateau d’offrandes devant l’un des novices. Riz. Nourriture
quotidienne. Argent. Bougies orange. Et, inscrit sur un bout de page de
cahier d’écolier, le nom d’un défunt qui leur est cher.
Il faut attendre son tour. C’est une par une qu’on déroule ce rite. S’avancer
à quatre pattes en poussant le plateau devant soi. Allumer les petites
bougies. Le novice, à genoux aussi, sérieux et serein, déplie le papier, lit le
nom puis psalmodie longuement, à mi-voix, dans un brouhaha de foule
excitée et de sacs plastique. La femme se penche en avant pour être plus
bas que lui, mains jointes devant le visage. Puis elle touche trois fois le sol,
paumes bien à plat. Le novice et elle versent en même temps de l’eau dans
un bol. La femme pousse le plateau vers le novice. Qui se courbe pour
remercier. À la suivante.
Certaines vont ensuite près du stupa secouer un tube de bambou qui
contient des baguettes numérotées. Elles en tirent une et piochent dans un
casier le papier correspondant : une sentence, comme un horoscope.
Certains de bon augure, d’autres non – le novice qui m’explique tout ça en
tire un au hasard pour moi : « Fais le bien et tout ira bien. » Bon. Ça aurait
pu être pire.
Après tout ça, si on veut, on peut offrir de l’argent au vat. Il suffit de
glisser quelques billets dans une urne. On peut aussi monter au stupa, après
s’être déchaussée, pour déposer encens, fleurs, bougies et riz. À genoux en
rang d’oignons, les mains en prière au niveau du visage, on continue à se
parler à voix basse et à rire.
Bus Udom Xai-Luang Nam Tha
Pendant la fête de Makha bousa, Ray et moi, côte à côte, lui cherchant à
comprendre, se faisant expliquer, moi cherchant à ressentir, à capter avec
mon micro l’énergie collective du moment. Et soudain, on s’est senti
démangés par le désir de se remettre en route. On décide de plier bagage
sur le champ.
Laissé les draps tachés de sang à la pension chinoise sans regret : même
pas un sourire ou un au revoir pour moi quand je pars, après cinq nuits
dans le lit déglingué, au milieu des bruits de crachats, des cris, des
cascades de canalisation...
Ray a décidé de partir vers Muang Khoua faire du radeau sur la nam Ou. Je
l’aurais bien accompagné, mais... il y a un mais dont je ne connais pas
vraiment l’origine. La peur, sans doute, de l’attachement à un être aussi
glissant et désintéressé par le lien. On se croise une dernière fois à la gare
routière. Il me montre une statuette achetée en Chine. Deux rats, côte à
côte dans un rouleau de corde. « Ça a à voir avec les bateaux, le voyage. »
Il aime cet objet, dit-il, alors il me le montre.
Je suis arrivée assez tôt pour avoir une bonne place assise dans le bus.
Attente du départ. Ray, dans le car d’à côté, ne regarde jamais dans ma
direction. Ce qui est passé est passé. Son voyage est un avenir permanent.
Un blanc s’assoit à côté de moi. Sa femme, qui est coincée sur un siège
isolé au-dessus de la roue, le prend assez mal. Elle se met à lui parler
sèchement et très fort. Mais pourquoi nous, occidentaux, sommes-nous si
incapables de nous contenir ? Le gars n’écoute pas vraiment et se lance
dans un sudoku qu’il remplit au crayon à papier.
– Vous préférez vous asseoir à ma place ? je demande à sa femme.
À vrai dire, ça m’arrangerait : je sens que Sudoku va vouloir faire la
conversation, alors que j’aimerais profiter du trajet pour écrire. Elle,
pincée :
– Non, non, ça m’est égal. Et puis, je suis tellement petite qu’il n’y a que
moi qui peux rentrer sur un siège pareil.
En effet, elle n’est pas très grande, mais la plupart des Laos sont bien plus
petites qu’elle.
Le bus est déjà bien plein, mais on ne part pas. Pour s’occuper, les gens
mangent des papayes vertes. Relents de poisson fermenté. Un beau petit
coq fagoté dans un tube qui couvre le milieu de son corps et l’immobilise,
une sorte de nasse tressée pour le maintenir prisonnier. Déposé entre les
pieds de son propriétaire.
Pensée pour Thong le Lolo au village secret que je ne connaîtrai pas,
pensée pour tous ces inconnus à rencontrer. Pensée pour Claire. Pour la
douceur de Christoph qui veille sur mes vingt-sept mètres carrés de
territoire marseillais. L’absence illumine, parfois. Une trouée de lumière
dans des nuages d’orage.
Un groupe d’hommes monte un scooter dans le car, qu’on installe dans
l’étroite allée centrale. Sudoku et moi resterons bloqués ensemble pour les
cinq heures à venir – de quoi ravir sa femme. Un homme prend place sur le
scooter et on démarre.
Salut, Ray ! Voyager, c’est créer des liens qu’on défait tout de suite, faute
d’habitudes.

En route, montent dans le bus des femmes dont les coiffes sont à mi-
chemin entre le tricorne et le bonnet de schtroumpf – noires, brodées et
ornées de pompons jaune poussin. On slalome à pleine vitesse entre les
hommes assis çà et là, qui réparent la route. Dans les rizières à sec, les
greniers à riz – cabanes rudimentaires sur pilotis – donnent envie de faire
la sieste. Forêt fraîchement éradiquée. Montagnes pelées. Je suppose qu’ici
aussi, ils vont planter des hévéas, en rangs serrés. Dans dix ans, ils
produiront une sève élastique et blanche bonne à exporter en Chine. On
m’a expliqué ça des dizaines de fois. Ah, oui. Mais où en sera la Chine
dans dix ans ?
Je savais bien que je ne pourrais pas écrire tranquille. Sudoku est ingénieur
dans le pétrole. Il m’explique comment la Terre n’est pas une meule
d’emmenthal, malgré les milliards de barils qu’on en extrait. Il parle aussi
de ces villages canadiens désertés, où je pourrais acheter une maison pour
presque rien. Un désert : en été 35° et -20 en hiver.
Pendant ce temps, je pense aux plantations d’hévéas. La terre sera
tellement pauvre après ça que la forêt ne repoussera pas.
Le chauffeur roule à tombeau ouvert. Et par voie de conséquence, nous
aussi, que ça nous plaise ou non.
Le bus s’est arrêté devant une barrière en bambou peinte de rayures rouges
et blanches. Ce n’est pas un péage mais la désinfection obligatoire des
roues des véhicules qui viennent de Luang Nam Tha où, me dit Sudoku, on
a trouvé récemment quelques cas de grippe aviaire. Il l’a lu dans le
Vientiane Times.
Le poulet grillé mangé avec Ray au retour de notre marche m’avait fait
lever au milieu de la nuit pour chier une pâte verdâtre assez inquiétante.
Très légère angoisse qui me fait sourire. Comment les autorités du district
peuvent-elles prétendre contrôler la circulation des fientes de poulet, quand
elles sont même incapables de recenser la population humaine des
montagnes ?
Voyager, c’est aussi voir ce qu’on ne reverra peut-être jamais.
Entre Phongsali et Udom Xai, sur le bas-côté, des villageois avaient
construit ce portique spectaculaire duquel pendaient des armes sculptées
dans un bois meuble.
– C’est pour les célébrations. Interdit d’entrer ou de sortir du village aussi
longtemps que durera la cérémonie. On tuera peut-être des buffles,
sûrement des cochons.
C’était mon chauffeur Lao Loum qui m’expliquait
ça. Il se trompait.

Arrivée à Luang Nam Tha. À la descente du bus, la femme de Sudoku
s’exclame avec amertume :
– Oh, mais ton sac est encore plus petit que le mien !
Cette femme semble avoir placé toute sa fierté dans la petitesse. Alors que
je cherche quelque chose de pas trop sarcastique à répondre, Sudoku
déballe son GPS pour vérifier que nous sommes bien là où nous sommes.
C’est le moment que je choisis pour disparaître.
Soir
Douceur de l’air. Les gens se lavent dans la rivière. Enfants sur un radeau
en bambou. Nouilles froides assaisonnées d’un pâté légèrement sucré.
Mhhm.
Makha bousa. La troisième pleine lune de l’année.
À l’aube, des femmes sur leur trente et un, écharpe en bandoulière,
montent les marches qui mènent au vat. Sous la véranda du temple, elles
sont déjà une quarantaine, agenouillées. Elles attendent leur tour pour
déposer un plateau d’offrandes devant l’un des novices. Riz. Nourriture
quotidienne. Argent. Bougies orange. Et, inscrit sur un bout de page de
cahier d’écolier, le nom d’un défunt qui leur est cher.
Il faut attendre son tour. C’est une par une qu’on déroule ce rite. S’avancer
à quatre pattes en poussant le plateau devant soi. Allumer les petites
bougies. Le novice, à genoux aussi, sérieux et serein, déplie le papier, lit le
nom puis psalmodie longuement, à mi-voix, dans un brouhaha de foule
excitée et de sacs plastique. La femme se penche en avant pour être plus
bas que lui, mains jointes devant le visage. Puis elle touche trois fois le sol,
paumes bien à plat. Le novice et elle versent en même temps de l’eau dans
un bol. La femme pousse le plateau vers le novice. Qui se courbe pour
remercier. À la suivante.
Certaines vont ensuite près du stupa secouer un tube de bambou qui
contient des baguettes numérotées. Elles en tirent une et piochent dans un
casier le papier correspondant : une sentence, comme un horoscope.
Certains de bon augure, d’autres non – le novice qui m’explique tout ça en
tire un au hasard pour moi : « Fais le bien et tout ira bien. » Bon. Ça aurait
pu être pire.
Après tout ça, si on veut, on peut offrir de l’argent au vat. Il suffit de
glisser quelques billets dans une urne. On peut aussi monter au stupa, après
s’être déchaussée, pour déposer encens, fleurs, bougies et riz. À genoux en
rang d’oignons, les mains en prière au niveau du visage, on continue à se
parler à voix basse et à rire.
Bus Udom Xai-Luang Nam Tha
Pendant la fête de Makha bousa, Ray et moi, côte à côte, lui cherchant à
comprendre, se faisant expliquer, moi cherchant à ressentir, à capter avec
mon micro l’énergie collective du moment. Et soudain, on s’est senti
démangés par le désir de se remettre en route. On décide de plier bagage
sur le champ.
Laissé les draps tachés de sang à la pension chinoise sans regret : même
pas un sourire ou un au revoir pour moi quand je pars, après cinq nuits
dans le lit déglingué, au milieu des bruits de crachats, des cris, des
cascades de canalisation...
Ray a décidé de partir vers Muang Khoua faire du radeau sur la nam Ou. Je
l’aurais bien accompagné, mais... il y a un mais dont je ne connais pas
vraiment l’origine. La peur, sans doute, de l’attachement à un être aussi
glissant et désintéressé par le lien. On se croise une dernière fois à la gare
routière. Il me montre une statuette achetée en Chine. Deux rats, côte à
côte dans un rouleau de corde. « Ça a à voir avec les bateaux, le voyage. »
Il aime cet objet, dit-il, alors il me le montre.
Je suis arrivée assez tôt pour avoir une bonne place assise dans le bus.
Attente du départ. Ray, dans le car d’à côté, ne regarde jamais dans ma
direction. Ce qui est passé est passé. Son voyage est un avenir permanent.
Un blanc s’assoit à côté de moi. Sa femme, qui est coincée sur un siège
isolé au-dessus de la roue, le prend assez mal. Elle se met à lui parler
sèchement et très fort. Mais pourquoi nous, occidentaux, sommes-nous si
incapables de nous contenir ? Le gars n’écoute pas vraiment et se lance
dans un sudoku qu’il remplit au crayon à papier.
– Vous préférez vous asseoir à ma place ? je demande à sa femme.
À vrai dire, ça m’arrangerait : je sens que Sudoku va vouloir faire la
conversation, alors que j’aimerais profiter du trajet pour écrire. Elle,
pincée :
– Non, non, ça m’est égal. Et puis, je suis tellement petite qu’il n’y a que
moi qui peux rentrer sur un siège pareil.
En effet, elle n’est pas très grande, mais la plupart des Laos sont bien plus
petites qu’elle.
Le bus est déjà bien plein, mais on ne part pas. Pour s’occuper, les gens
mangent des papayes vertes. Relents de poisson fermenté. Un beau petit
coq fagoté dans un tube qui couvre le milieu de son corps et l’immobilise,
une sorte de nasse tressée pour le maintenir prisonnier. Déposé entre les
pieds de son propriétaire.
Pensée pour Thong le Lolo au village secret que je ne connaîtrai pas,
pensée pour tous ces inconnus à rencontrer. Pensée pour Claire. Pour la
douceur de Christoph qui veille sur mes vingt-sept mètres carrés de
territoire marseillais. L’absence illumine, parfois. Une trouée de lumière
dans des nuages d’orage.
Un groupe d’hommes monte un scooter dans le car, qu’on installe dans
l’étroite allée centrale. Sudoku et moi resterons bloqués ensemble pour les
cinq heures à venir – de quoi ravir sa femme. Un homme prend place sur le
scooter et on démarre.
Salut, Ray ! Voyager, c’est créer des liens qu’on défait tout de suite, faute
d’habitudes.

En route, montent dans le bus des femmes dont les coiffes sont à mi-
chemin entre le tricorne et le bonnet de schtroumpf – noires, brodées et
ornées de pompons jaune poussin. On slalome à pleine vitesse entre les
hommes assis çà et là, qui réparent la route. Dans les rizières à sec, les
greniers à riz – cabanes rudimentaires sur pilotis – donnent envie de faire
la sieste. Forêt fraîchement éradiquée. Montagnes pelées. Je suppose qu’ici
aussi, ils vont planter des hévéas, en rangs serrés. Dans dix ans, ils
produiront une sève élastique et blanche bonne à exporter en Chine. On
m’a expliqué ça des dizaines de fois. Ah, oui. Mais où en sera la Chine
dans dix ans ?
Je savais bien que je ne pourrais pas écrire tranquille. Sudoku est ingénieur
dans le pétrole. Il m’explique comment la Terre n’est pas une meule
d’emmenthal, malgré les milliards de barils qu’on en extrait. Il parle aussi
de ces villages canadiens désertés, où je pourrais acheter une maison pour
presque rien. Un désert : en été 35° et -20 en hiver.
Pendant ce temps, je pense aux plantations d’hévéas. La terre sera
tellement pauvre après ça que la forêt ne repoussera pas.
Le chauffeur roule à tombeau ouvert. Et par voie de conséquence, nous
aussi, que ça nous plaise ou non.
Le bus s’est arrêté devant une barrière en bambou peinte de rayures rouges
et blanches. Ce n’est pas un péage mais la désinfection obligatoire des
roues des véhicules qui viennent de Luang Nam Tha où, me dit Sudoku, on
a trouvé récemment quelques cas de grippe aviaire. Il l’a lu dans le
Vientiane Times.
Le poulet grillé mangé avec Ray au retour de notre marche m’avait fait
lever au milieu de la nuit pour chier une pâte verdâtre assez inquiétante.
Très légère angoisse qui me fait sourire. Comment les autorités du district
peuvent-elles prétendre contrôler la circulation des fientes de poulet, quand
elles sont même incapables de recenser la population humaine des
montagnes ?
Voyager, c’est aussi voir ce qu’on ne reverra peut-être jamais.
Entre Phongsali et Udom Xai, sur le bas-côté, des villageois avaient
construit ce portique spectaculaire duquel pendaient des armes sculptées
dans un bois meuble.
– C’est pour les célébrations. Interdit d’entrer ou de sortir du village aussi
longtemps que durera la cérémonie. On tuera peut-être des buffles,
sûrement des cochons.
C’était mon chauffeur Lao Loum qui m’expliquait
ça. Il se trompait.

Arrivée à Luang Nam Tha. À la descente du bus, la femme de Sudoku
s’exclame avec amertume :
– Oh, mais ton sac est encore plus petit que le mien !
Cette femme semble avoir placé toute sa fierté dans la petitesse. Alors que
je cherche quelque chose de pas trop sarcastique à répondre, Sudoku
déballe son GPS pour vérifier que nous sommes bien là où nous sommes.
C’est le moment que je choisis pour disparaître.
Soir
Douceur de l’air. Les gens se lavent dans la rivière. Enfants sur un radeau
en bambou. Nouilles froides assaisonnées d’un pâté légèrement sucré.
Mhhm.
22 février
Luang Nam Tha
Dans la nuit, un abat d’eau venu des montagnes alentour. Et ce matin, le
rideau gris de la pluie. J’écoute la voix nasillarde des haut-parleurs qui
donnent les informations officielles du régime. Je ne me lève pas.
Près, si près de ces gens de la forêt, sans savoir comment marcher jusqu’à
eux, ni même si je veux vraiment qu’ils me rencontrent, moi.
Vers midi, il pleut toujours. Tant pis, je vais partir me balader à vélo, sous
mon beau parapluie rouge.
Après-midi
Je trouve les gens ironiques, ici. Presque cyniques, par moments. Peut-être
parce que Luang Nam Tha est devenue une ville touristique, départ de
nombreux treks et autres « descentes en rafting à la rencontre des minorités
ethniques locales et de la vie sauvage ».
Deux fois, ici, des Laos se sont moqués de mes efforts pour me faire
comprendre dans leur langue. Ça m’aurait fait rire aussi, si je n’étais pas
déprimée par la pluie.
Ce matin, je demande la direction du marché dans une agence de voyages :
– Talat ?
– Thaïlande ? Vous voulez un visa pour la Thaïlande ?
Plus tard, dans un restaurant :
– Je pourrais avoir un bus ?
– Un bus ? Maintenant ?
– Oui, un bus, pour manger.
Et je mime le geste de manger avec des baguettes.
– Un bus. (je mime) Bus. (je mime) Bus ? (je mime)
Ses yeux s’éclairent.
– Vous voulez des baguettes !
Il se retient de rire devant moi, mais se réfugie dans la cuisine où je
l’entends raconter l’anecdote aux cuisinières. Éclat de rire général derrière
la cloison. Vexée comme un pou, je vois tout d’un coup ce voyage comme
une absurdité. Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi est-ce qu’ils se moquent
de moi ?
Partie depuis seize jours, c’est le milieu du périple, pile. Moment critique
où on ne peut plus aller où le vent mène. Moment où se souvenir qu’on est
libre demande un effort. Comme la vie quotidienne, le voyage peut devenir
une routine, avec des limites de temps, des frontières. Avec des règles, une
hygiène, une organisation précise des sept kilos de possessions.
Au milieu du voyage, il faut commencer à prévoir. Il faut se mettre à
compter le nombre de jours nécessaire pour atteindre l’avion du retour. On
commence à lire le guide et on estime combien de sous il reste : si c’est
plus de la moitié, on se paye un « vrai » hôtel pour se reposer quelques
jours. On se pose la question de la prorogation du visa. Ou celle d’une
sortie du pays avant son expiration, et donc celle du visa du pays suivant.
Et cætera.
Assise au bord de la rivière, je pense à tout ça. Minuscule oiseau dans les
lianes. Moteur de la pompe qui remonte l’eau vers les jardins. Tellement
plus de moteurs et d’électricité qu’il y a quatre ans. Accouplement de
papillons jaunes en plein vol. Nuages paresseux, air humide. J’aimerais
que mon prochain voyage se fasse au rythme de la marche, sans limite de
durée ni de frontière... Venir au Laos depuis Marseille à pied ?
À vélo, entre les rizières. Sans grande gaîté jusqu’à ce qu’une vision
insolite m’attire dans les bois. Et change non seulement ma journée, mais
aussi le sens de tout ce voyage.
Dans la nuit, un abat d’eau venu des montagnes alentour. Et ce matin, le
rideau gris de la pluie. J’écoute la voix nasillarde des haut-parleurs qui
donnent les informations officielles du régime. Je ne me lève pas.
Près, si près de ces gens de la forêt, sans savoir comment marcher jusqu’à
eux, ni même si je veux vraiment qu’ils me rencontrent, moi.
Vers midi, il pleut toujours. Tant pis, je vais partir me balader à vélo, sous
mon beau parapluie rouge.
Après-midi
Je trouve les gens ironiques, ici. Presque cyniques, par moments. Peut-être
parce que Luang Nam Tha est devenue une ville touristique, départ de
nombreux treks et autres « descentes en rafting à la rencontre des minorités
ethniques locales et de la vie sauvage ».
Deux fois, ici, des Laos se sont moqués de mes efforts pour me faire
comprendre dans leur langue. Ça m’aurait fait rire aussi, si je n’étais pas
déprimée par la pluie.
Ce matin, je demande la direction du marché dans une agence de voyages :
– Talat ?
– Thaïlande ? Vous voulez un visa pour la Thaïlande ?
Plus tard, dans un restaurant :
– Je pourrais avoir un bus ?
– Un bus ? Maintenant ?
– Oui, un bus, pour manger.
Et je mime le geste de manger avec des baguettes.
– Un bus. (je mime) Bus. (je mime) Bus ? (je mime)
Ses yeux s’éclairent.
– Vous voulez des baguettes !
Il se retient de rire devant moi, mais se réfugie dans la cuisine où je
l’entends raconter l’anecdote aux cuisinières. Éclat de rire général derrière
la cloison. Vexée comme un pou, je vois tout d’un coup ce voyage comme
une absurdité. Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi est-ce qu’ils se moquent
de moi ?
Partie depuis seize jours, c’est le milieu du périple, pile. Moment critique
où on ne peut plus aller où le vent mène. Moment où se souvenir qu’on est
libre demande un effort. Comme la vie quotidienne, le voyage peut devenir
une routine, avec des limites de temps, des frontières. Avec des règles, une
hygiène, une organisation précise des sept kilos de possessions.
Au milieu du voyage, il faut commencer à prévoir. Il faut se mettre à
compter le nombre de jours nécessaire pour atteindre l’avion du retour. On
commence à lire le guide et on estime combien de sous il reste : si c’est
plus de la moitié, on se paye un « vrai » hôtel pour se reposer quelques
jours. On se pose la question de la prorogation du visa. Ou celle d’une
sortie du pays avant son expiration, et donc celle du visa du pays suivant.
Et cætera.
Assise au bord de la rivière, je pense à tout ça. Minuscule oiseau dans les
lianes. Moteur de la pompe qui remonte l’eau vers les jardins. Tellement
plus de moteurs et d’électricité qu’il y a quatre ans. Accouplement de
papillons jaunes en plein vol. Nuages paresseux, air humide. J’aimerais
que mon prochain voyage se fasse au rythme de la marche, sans limite de
durée ni de frontière... Venir au Laos depuis Marseille à pied ?
À vélo, entre les rizières. Sans grande gaîté jusqu’à ce qu’une vision
insolite m’attire dans les bois. Et change non seulement ma journée, mais
aussi le sens de tout ce voyage.
23 février

Luang Nam Tha
Six heures et demie. Meilleur état, ce matin. Dynamique, même si mon
corps est encore dans le sommeil. Pris la décision hier soir de me lever et
de partir pour Muang Sing, même si je ne pouvais pas connaître avec
certitude l’heure du départ : comme dans beaucoup de villes, ils ont
construit la nouvelle gare routière à sept kilomètres du centre. En quittant
la chambre :
– Si je rate ce bus, je vais ailleurs, n’importe où ailleurs. Le voyage se
construit chaque jour, et aussi aujourd’hui.
Mais au café, le tenancier qui se réveille juste et passe son temps à se
gratter les fesses me dit qu’on peut prendre ce bus à l’ancienne station –
près d’ici – toutes les heures !
En buvant mon Nescafé, je pense à ces cultures millénaires – toujours liées
à la terre – que les gens vivent sans les penser. Ma grand-mère a passé les
soixante dernières années à gommer sa « culture paysanne ». Pourtant,
aujourd’hui, à quatre-vingt-deux ans, elle vient m’aider à débroussailler un
taillis avec un plaisir, une habileté et une force dont je serais incapable.
Elle sait, sans avoir appris consciemment : qu’est-ce qu’on doit couper, et
comment tenir la plante, et comment la faucille, et quel geste de droite à
gauche, et quelle courbure pour le dos, et quelle respiration. Elle sait, parce
qu’autour d’elle, là où elle a grandi, tout le monde savait.
La culture n’est pas en chacun, mais on vit ensemble dedans. C’est comme
l’air qu’on respire. Et ça n’a rien à voir avec les institutions « culturelles »
que les pays développés mettent en place – tentatives maladroites de
peuples exsangues, incapables de porter la vie collective : une tête énorme
sur un corps sans muscles. Ici, je vois des femmes qui ressemblent à ma
grand-mère. Leur rencontre ne serait pas un choc : elles ont, inscrites au
plus profond d’elles, les lois qui gouvernent leur vie, enracinées dans la
terre. Tisser. Broder. Planter le riz. Préparer la soupe du matin.
La télé thaïe qu’on vient d’allumer montre des gens en train d’arroser des
éléphants. La jeune fille de la maison, réveillée depuis un quart d’heure,
essuie la vaisselle d’un geste machinal. Le jour se lève. Deux Chinoises
arrivent, l’air pas plus chinois que n’importe qui. Elles demandent en
anglais la permission de s’asseoir ici pour attendre un bus. Le tenancier
leur offre un thé, par politesse. Mais à peine est-il versé qu’un énorme car
à étage s’avance sur la piste. Les deux femmes y montent. Dans quelques
heures, elles auront passé la frontière. Je les regarde. S’il n’y avait pas la
question du visa, je monterais avec elles.
En route vers Muang Sing
Dans le minibus, l’inévitable troupeau de jeunes blancs – j’ai dû réussir à
me constituer un masque vraiment antipathique, ils ne me disent même pas
bonjour. En attendant qu’on démarre, je repense à la découverte d’hier. En
passant sur la piste, juchée sur mon vélo thaï, j’ai l’œil attiré par une tache
de tissu rouge dans un petit bois, sur ma gauche. Un sentier discret y mène.
Je laisse le vélo et m’engouffre dans la pénombre humide. La tache rouge,
c’est un fanion accroché au bout d’un mât de trois mètres de long. Il y en a
des dizaines d’autres, disposés en corolle comme des baleines de parapluie
autour d’un pilier principal, en haut duquel on a fixé une ombrelle
turquoise. Entre deux de ces sortes de totems, dans un enclos de bambou,
une maison sur pilotis miniature. Le coin sent la charogne et est infesté de
moustiques.
Au pied des mâts, le squelette d’une tête de buffle sacrifié. Il y a encore par
terre la corde qui devait être autour de son cou. Accrochés sur les clôtures
en bambou : des vêtements. Sur le petit balcon qui fait le tour de la maison,
des objets usuels. Bouilloire, ampoule basse consommation, radiocassette,
thermos, chapeau, bambou tressé en forme de mitre dans lequel on cuit le
riz, vase, billets de banque... Sur l’un des murs de la maison, le portrait en
noir et blanc d’une femme à l’air triste. Dessous, un tumulus encore frais et
une stèle en ciment. Partout autour, des œuvres manifestement produites
spécialement : formes en rotin tressé, broderies, lambeaux de tissu,
dessins...
Je regarde autour de moi. En fait, il y a tout un village !
Formes multicolores fantomatiques mêlées aux arbres comme si elles se
propulsaient vers les trouées du feuillage. Cabanes construites avec soin –
mais sans porte ni fenêtre, trop petites pour qu’un homme de chair s’y
tienne. Certaines ont l’air récent, mais la plupart s’écroulent et sont
happées par la végétation du sous-bois. Dans l’air, un calme à la fois
spirituel et effrayant. Facile d’imaginer que c’est là un lieu interdit aux
esprits des vivants, et qu’il pourrait bien m’arriver malheur si je ne
respectais pas les morts qui vivent ici...
Pendant que je prends quelques photos, je parle aux esprits, je leur
explique ce que je suis en train de faire. Je leur explique et je découvre en
même temps ce que j’ai à leur dire.
–J’espère que vous n’avez pas peur de moi et que je ne vous dérange pas
trop. Peut-être que vous comprenez le français, si vous êtes vieux, vous
avez dû aller à l’école pendant la colonisation. Peut-être que vous pouvez
me comprendre malgré la langue ? Est-ce que les esprits ont besoin du
langage ? Je viens chez vous parce qu’il y a des choses qu’on a perdues
dans mon pays. On a perdu la mort ! On a perdu l’intelligence de la mort,
chez nous. Mon peuple n’est pas très heureux, et c’est peut-être à cause de
ça. Les esprits ne peuvent pas vivre en paix, avec l’amour des leurs. On
abandonne les morts, chez moi. C’est bien triste. Je suis très heureuse de
vous rendre visite et de voir que vous êtes bien installés dans la forêt.
Harcelée par les moustiques, me vient à l’idée que c’est un bon endroit
pour choper le palu. Plasmodium falciparum, en trois jours, t’es morte ! Et
tu n’auras peut-être pas droit à un si beau cimetière ! Je ressors du bois
pour m’enduire de citronnelle. Juste à ce moment, passe sur la piste un
couple de paysans sur son scooter. L’homme conduit, la femme tient les
outils. En me voyant surgir des fourrés, ils font une embardée et la femme
pousse un cri perçant. Puis ils rient très fort.
Je me sens coupable d’être entrée là sans accompagnateur... Je n’ose pas y
retourner. Et si ma venue troublait un équilibre ? Pourtant, je ne veux pas
m’enfuir, et je veux remercier. Je ne sais pas bien qui ni pourquoi, mais ce
n’est pas le plus important.
Pour la balade, j’avais emporté dans le panier du vélo un petit régime de
bananes et un sac de khao niao. Je m’agenouille à l’entrée du sentier et
suspends les sacs en plastique à une branche.
– C’est tout ce que j’ai à manger à vous offrir. J’espère que ça vous plaira.
Merci. Au revoir.
Comme j’entends un vélo arriver, je salue vite le petit bois, me relève et
prends autant que faire se peut un air dégagé : et si ma manière de faire
l’offrande n’était pas réglementaire ? Et si, tout simplement, je n’avais pas
le droit de donner quoi que ce soit à ces esprits que je ne connais pas ? Je
sens que les morts seront conciliants et comprendront ma manière
cavalière de les nourrir, mais je crains d’offenser leurs vivants.




Ah, après une demi-heure, le chauffeur du minibus met le moteur en
marche. Je lui signale qu’il manque quelqu’un : une passagère a laissé son
sac à côté de moi en me demandant de lui garder sa place.
– Où elle est ?
– Elle a dû aller acheter quelque chose à grignoter.
Il éteint le moteur. Descend. Une femme – qui rôdait autour du minibus
dans l’espoir qu’on se serrerait pour qu’elle embarque avec nous – saute
sur l’occasion. Elle voudrait prendre la place de la passagère disparue. Le
chauffeur refuse : ce n’est pas possible, il y a le sac de l’autre, elle va
arriver. La femme insiste. Un quart d’heure passe. Le chauffeur se tourne
vers moi :
– Elle est où, votre amie ?
– Je ne sais pas. Je ne la connais pas, je ne sais...
– Ce n’est pas une falang ?
– Non, c’est une Lao !
– Oh.
Il sort le sac de la retardataire et fait signe aux gens qui sont sur la même
rangée que moi de se décaler. Du coup, je me retrouve collée contre un
homme. Je n’aime pas trop sentir sa chaleur contre ma cuisse. C’est
certainement réciproque. La femme qui attendait monte en gloussant. Elle
n’en revient pas d’avoir autant de chance.
Muang Sing
« Bureau » des treks
À la porte, cinq ou six blancs attendent depuis une heure l’ouverture
promise à seize heures par un écriteau. Les « secrétaires » – un homme et
une femme sur leur trente et un – arrivent en courant, les joues en feu. Ils
viennent manifestement de la grande fête de mariage qui se déroule à côté,
ivres morts et hilares, hurlant un anglais rudimentaire, ne s’adressant à
personne et à tout le monde à la fois... J’en profite :
– Est-ce que je peux louer les services d’un guide ?
– OUI ON A GROUPE DÉPART DEMAIN !!!!
– Non, pas de groupe ! Seule.
– SEULE ? AHAHAHAH ! ELLE VEUT ALLER SEULE !!! AHAHAH !
– Je veux bien payer le prix d’un groupe, mais être seule.
– SEULE ? VOUS VOULEZ PAS GROUPE ?
– Oui, oui. Pas groupe. Seule, et pas dans les circuits habituels. Seule, et
dans la montagne, loin dans la montagne.
– AHAHAHAH ! Ça, on ne fait pas. On sait pas. Pas possible, ça !
AHAHAHAH ! Je propose trois jours sur le circuit « trek à la rencontre
des minorités akhas », cent quatre-vingt-dix dollars.
– HEIN ?!
Quelle bonne blague ! Les secrétaires sont hilares, moi aussi. Je suis aux
confins du Laos, de la Chine et de la Birmanie, dans une enclave
inaccessible il y a encore trois ans. Et même ici, le tourisme a pris ses
aises ! On se tape sur les cuisses en se marrant pendant qu’ils me montrent
sur la calculette le nombre de zéros du prix d’un « trek » en kips.
– OUI, AHAHAH ! Et avec ce trek, vous allez là, là et là. (il montre sur la
carte)
– AHAHAHAH ! Juste à côté de la route ? AHAHAHAH ! Ahahah, vous
plaisantez ?
– NON ! AHAHAHAH !
– AHAHAHAH ! Bon, AHAHAH, au revoir, AHAHAHAHAHAH !
Ahahah ! C’est vraiment pas sérieux ! C’est des comiques, ces falangs, qui
achètent si cher une balade dans la campagne ! Je me lève et je quitte le
bureau. Les autres touristes ont du mal à comprendre ce qui vient de se
passer. À défaut d’avoir trouvé un guide, j’ai reçu une bonne leçon de
flegme et d’humour.
Finalement, je recrute un gars qui accepte de m’emmener à travers la
montagne jusqu’à la frontière birmane : le Mékong. Mais ça reste trop cher
et je repars au « bureau des treks », en chasse d’un ou deux blancs pas trop
blancs qui voudraient tenter l’aventure.
Départ après-demain.
24 février
7 heures, talat de Muang Sing
Soupe de nouilles au boudin, sang et tofu au sang, agrémentée d’abats, de champignons qui ressemblent à des méduses et de chou râpé. Mon végétarisme prend un coup fatal.
Loué un vélo à un type énervé. Direction : la Chine ! La selle est beaucoup trop basse, la chaîne pas du tout huilée. Et il doit y avoir quelque chose de détraqué dans le mécanisme : chaque tour de roue me demande un effort d’athlète, sur cette route pourtant plate, lisse et droite. Je parcours huit kilomètres avec pour seule compagnie une flopée de camions chinois chargés de canne à sucre. Je cale à Adima – si j’avais tenu deux kilomètres de plus, c’était la frontière. Il y a là une guesthouse entre rizière et montagne, à l’écart de la route. Je reviendrai y dormir dans quelques jours.
Autour de Muang Sing, les femmes akhas cachent toutes leur coiffe traditionnelle sous un grand mouchoir coloré, sans doute pour qu’on arrête de les prendre en photo malgré elles. Fascination sans attrait. Peut-être parce qu’elles sont sur leurs gardes et qu’elles méprisent les falangs ? Peut-être parce qu’elles n’ont pas le bien-être matériel qui permet de rire ? Celles qui vendent des bracelets, dans le bourg, sont dures en affaires. Elles m’ont alpaguée tout à l’heure. D’abord, elles montrent les objets de pacotille. Puis comme j’ai l’air sceptique, elles déballent progressivement des broderies plus travaillées. Rien n’y fait : j’ai décidé de ne pas acheter. Alors l’une d’elles me propose carrément sa veste ! Sans doute une très belle « antiquité » entièrement faite à la main, usée et crasseuse. Ça se revendrait facilement deux ou trois cents euros en France, mais il est hors de question que je reparte avec ! C’est un peu comme si une Akha, visitant l’Europe, se voyait proposer par une blanche son soutien-gorge porté cent fois – mais de marque. Vraiment pas contentes, elles deviennent médisantes et brusques, me bousculent en râlant, comme si j’avais été très malpolie. J’essaie de continuer à sourire malgré leur animosité.
Descendus de la montagne pour s’installer autour de Muang Sing par villages entiers, les Akhas se retrouvent souvent sans terre, sans argent, sans rien. La version officielle veut que le gouvernement les « incite » à rejoindre les routes pour les « civiliser », leur donner un accès à l’eau potable, à l’école. Mais quand on voit les centaines de kilomètres carrés de montagnes aux forêts rasées pour permettre à des compagnies chinoises de planter des hévéas, on se demande bien de quel type d’incitation il s’agit. J’en viendrais presque à espérer que le tourisme « vert » se développe au point que le gouvernement « incite » les investisseurs chinois à respecter la forêt.
Soir
Alors là, je suis clouée ! Au crépuscule, dans une rizière à sec à l’écart du bourg, un orchestre joue à tue-tête des airs pop thaïlandais. Le son saturé et suraigu grésille dans les enceintes. Pendant ce temps, une centaine de personnes habillées très élégamment – soie rose, verte ou jaune pour les femmes, chemise blanche et pantalon noir pour les hommes – danse un impeccable madison dans la paille en se soûlant à la Beerlao.
Un groupe de jeunes filles coiffées de chapeaux de cow-boys trimbale quelqu’un sur une chaise à porteurs d’un bout à l’autre du champ. Accompagnées par des hommes qui jouent de toutes sortes de percussions, elles crient et se marrent. Elles chargent une caisse de bière entre les pieds du porté : ça a l’air d’être sa tournée. Demi-tour. Elles ramènent leur cargaison au pied de l’orchestre où on ouvre les bouteilles et où on boit tous ensemble. Quand la caisse est finie, on charge quelqu’un d’autre, et ça recommence.
Mais le clou du spectacle, ce sont ces deux hommes qui soulèvent un bambou d’une quinzaine de mètres de long auquel est amarré un pétard géant. Ils font le tour du champ et se dirigent vers une rampe de lancement très artisanale. Tout le monde chante, rit, hurle. Certains tombent par terre tellement ils sont saouls. Un, deux, trois... Mise à feu du bambou !
Tout ça pour appeler la chance et la pluie. En pleine saison sèche.
Soupe de nouilles au boudin, sang et tofu au sang, agrémentée d’abats, de champignons qui ressemblent à des méduses et de chou râpé. Mon végétarisme prend un coup fatal.
Loué un vélo à un type énervé. Direction : la Chine ! La selle est beaucoup trop basse, la chaîne pas du tout huilée. Et il doit y avoir quelque chose de détraqué dans le mécanisme : chaque tour de roue me demande un effort d’athlète, sur cette route pourtant plate, lisse et droite. Je parcours huit kilomètres avec pour seule compagnie une flopée de camions chinois chargés de canne à sucre. Je cale à Adima – si j’avais tenu deux kilomètres de plus, c’était la frontière. Il y a là une guesthouse entre rizière et montagne, à l’écart de la route. Je reviendrai y dormir dans quelques jours.
Autour de Muang Sing, les femmes akhas cachent toutes leur coiffe traditionnelle sous un grand mouchoir coloré, sans doute pour qu’on arrête de les prendre en photo malgré elles. Fascination sans attrait. Peut-être parce qu’elles sont sur leurs gardes et qu’elles méprisent les falangs ? Peut-être parce qu’elles n’ont pas le bien-être matériel qui permet de rire ? Celles qui vendent des bracelets, dans le bourg, sont dures en affaires. Elles m’ont alpaguée tout à l’heure. D’abord, elles montrent les objets de pacotille. Puis comme j’ai l’air sceptique, elles déballent progressivement des broderies plus travaillées. Rien n’y fait : j’ai décidé de ne pas acheter. Alors l’une d’elles me propose carrément sa veste ! Sans doute une très belle « antiquité » entièrement faite à la main, usée et crasseuse. Ça se revendrait facilement deux ou trois cents euros en France, mais il est hors de question que je reparte avec ! C’est un peu comme si une Akha, visitant l’Europe, se voyait proposer par une blanche son soutien-gorge porté cent fois – mais de marque. Vraiment pas contentes, elles deviennent médisantes et brusques, me bousculent en râlant, comme si j’avais été très malpolie. J’essaie de continuer à sourire malgré leur animosité.
Descendus de la montagne pour s’installer autour de Muang Sing par villages entiers, les Akhas se retrouvent souvent sans terre, sans argent, sans rien. La version officielle veut que le gouvernement les « incite » à rejoindre les routes pour les « civiliser », leur donner un accès à l’eau potable, à l’école. Mais quand on voit les centaines de kilomètres carrés de montagnes aux forêts rasées pour permettre à des compagnies chinoises de planter des hévéas, on se demande bien de quel type d’incitation il s’agit. J’en viendrais presque à espérer que le tourisme « vert » se développe au point que le gouvernement « incite » les investisseurs chinois à respecter la forêt.
Soir
Alors là, je suis clouée ! Au crépuscule, dans une rizière à sec à l’écart du bourg, un orchestre joue à tue-tête des airs pop thaïlandais. Le son saturé et suraigu grésille dans les enceintes. Pendant ce temps, une centaine de personnes habillées très élégamment – soie rose, verte ou jaune pour les femmes, chemise blanche et pantalon noir pour les hommes – danse un impeccable madison dans la paille en se soûlant à la Beerlao.
Un groupe de jeunes filles coiffées de chapeaux de cow-boys trimbale quelqu’un sur une chaise à porteurs d’un bout à l’autre du champ. Accompagnées par des hommes qui jouent de toutes sortes de percussions, elles crient et se marrent. Elles chargent une caisse de bière entre les pieds du porté : ça a l’air d’être sa tournée. Demi-tour. Elles ramènent leur cargaison au pied de l’orchestre où on ouvre les bouteilles et où on boit tous ensemble. Quand la caisse est finie, on charge quelqu’un d’autre, et ça recommence.
Mais le clou du spectacle, ce sont ces deux hommes qui soulèvent un bambou d’une quinzaine de mètres de long auquel est amarré un pétard géant. Ils font le tour du champ et se dirigent vers une rampe de lancement très artisanale. Tout le monde chante, rit, hurle. Certains tombent par terre tellement ils sont saouls. Un, deux, trois... Mise à feu du bambou !
Tout ça pour appeler la chance et la pluie. En pleine saison sèche.
25 février
J’ai bien ri en voyant le guide arriver ce matin : ce n’est pas celui avec qui j’avais négocié ! Lao Loum qui ne connaît rien aux cultures montagnardes d’ici, ni à la nature, il a à peine quinze ans. Très gentil, mais incapable de faire face en cas de problème. Je suis contente de ne pas être partie seule avec lui.
– Qu’est-ce que c’est ce fruit ? Ça se mange ?
– Je ne sais pas. Désolé.
– Tu sais depuis quand les arbres sont coupés ?
– Non, je ne sais pas, vraiment désolé.
– Et cet oiseau, c’est quoi ?
– Désolé. Désolé.
Il ne sait pas non plus où on pourra se ravitailler en eau, ni s’il y a des villages à proximité. Il me regarde avec des yeux ronds. Mes questions le mettent mal à l’aise. Manifestement, on ne l’avait pas prévenu que je voulais faire un reportage, ni que j’avais besoin d’un guide capable de m’instruire et de traduire pour moi ce que disent les habitants. Lui, on lui a expliqué le chemin, il nous guide. Point. Bon.
À midi, repas dans la cabane de deux ouvriers d’une plantation d’hévéas en chantier. Ils campent seuls ici, au milieu de ce désert de terre à vif.
– Vous travaillez pour qui ?
– Une compagnie chinoise.
– Vous êtes Laos ?
– Chinois.
Abrutis de soleil, on traverse au pas de course des collines désolées. Souches d’arbres coupés très récemment. Terre à nu. Silence de mort. Encore un Laos que je n’avais pas imaginé.
Fin de journée
On arrive à Bansaï, village thaï leu au bord d’un Mékong que je ne connaissais pas dans cet état. Force vive boueuse et rugissante bordée de roche noire et de larges plages de sable qui seront recouvertes à la saison des pluies. Impression trompeuse d’une nature préservée, quand ce fleuve charrie pourtant chaque jour des tonnes de polluants en provenance directe des industries chinoises. Sur l’autre rive, une jungle dense et foncée. C’est la Birmanie.
Village sur pilotis.
Cochons noirs en liberté.
Sol jonché de merdes et de pisse.
Les enfants jouent pieds nus dedans.
Quand ils nous voient, ils deviennent muets et méfiants.

Le chef absent – parti en Chine pour affaires, sur sa barque à moteur –, notre « guide » ne sait pas bien comment s’y prendre. La voisine nous invite à monter chez elle et à nous installer. Elle a un air avenant, curieux, sincère. On s’assied toutes les deux sur des tabourets bas pour fumer pendant que les autres vont se laver dans le fleuve. Je lui tends le paquet de cigarettes :
– Ya soup ?
Elle préfère son tabac maison, roulé comme un énorme pétard, dans une feuille de cahier d’écolier. On se regarde longtemps, on se sourit. C’est la fin de la journée, elle est fatiguée, mais elle reste très belle, très digne, avec ce chignon de cheveux poivre et sel soigneusement noué.
On fume, en regardant dans la même direction, comme des amies.
– Pourquoi tu es venue ici ?
Euh. Je suis venue ici pour être là. Comment dire ça ?
– Où est ton mari ?
C’est vrai, ça, il est où ?
– Mon mari, je ne l’ai pas encore trouvé. Et toi, ton mari, il est où ?
– À la rizière.
– Ah.
On regarde les cochons qui grignotent des tongs laissées au pied de l’escalier.
La nuit tombe, les autres sont rentrés de leur bain. On s’installe dans la maison, autour du foyer – un carré de terre battue. Pas d’ouverture dans le toit pour évacuer la fumée, pas de fenêtre hormis un petit jour dans une des parois en bambou tressé. Dans un coin, un autel des ancêtres avec fleurs en plastique et guirlandes. Au mur, une publicité sur papier glacé pour une belle voiture rouge sert de décoration.
Un jeune homme apporte un petit poulet pour notre repas. Il sera tué sans un bruit, d’un coup de couteau, dans un coin sombre de la maison. Une femme amène des légumes de son jardin : plusieurs sortes de chou qui seront cuisinés avec la viande coupée en morceaux caoutchouteux et truffés d’escarbilles.
On s’observe tous en souriant. Notre petit groupe se comporte plutôt bien, j’ai l’impression. Assis par terre ou accroupis, beaucoup de villageois sont là pour voir les falangs. Des enfants, surtout. Quelques femmes, dont une Akha, venue en visite d’un village situé à quelques heures de marche : costume traditionnel, coiffe arborée ostensiblement. Pendant qu’on s’installe pour la nuit – on prend la place des enfants qui, eux, iront chez les voisins –, chacun de nos gestes et de nos objets est commenté à voix basse.
Pendant la nuit, je vais faire pipi dehors. Dans une maison à l’écart du bourg, des râles et des bruits mats et réguliers. Je me raconte que c’est le chaman qui vit là. Ou bien une prostituée.
– Qu’est-ce que c’est ce fruit ? Ça se mange ?
– Je ne sais pas. Désolé.
– Tu sais depuis quand les arbres sont coupés ?
– Non, je ne sais pas, vraiment désolé.
– Et cet oiseau, c’est quoi ?
– Désolé. Désolé.
Il ne sait pas non plus où on pourra se ravitailler en eau, ni s’il y a des villages à proximité. Il me regarde avec des yeux ronds. Mes questions le mettent mal à l’aise. Manifestement, on ne l’avait pas prévenu que je voulais faire un reportage, ni que j’avais besoin d’un guide capable de m’instruire et de traduire pour moi ce que disent les habitants. Lui, on lui a expliqué le chemin, il nous guide. Point. Bon.
À midi, repas dans la cabane de deux ouvriers d’une plantation d’hévéas en chantier. Ils campent seuls ici, au milieu de ce désert de terre à vif.
– Vous travaillez pour qui ?
– Une compagnie chinoise.
– Vous êtes Laos ?
– Chinois.
Abrutis de soleil, on traverse au pas de course des collines désolées. Souches d’arbres coupés très récemment. Terre à nu. Silence de mort. Encore un Laos que je n’avais pas imaginé.
Fin de journée
On arrive à Bansaï, village thaï leu au bord d’un Mékong que je ne connaissais pas dans cet état. Force vive boueuse et rugissante bordée de roche noire et de larges plages de sable qui seront recouvertes à la saison des pluies. Impression trompeuse d’une nature préservée, quand ce fleuve charrie pourtant chaque jour des tonnes de polluants en provenance directe des industries chinoises. Sur l’autre rive, une jungle dense et foncée. C’est la Birmanie.
Village sur pilotis.
Cochons noirs en liberté.
Sol jonché de merdes et de pisse.
Les enfants jouent pieds nus dedans.
Quand ils nous voient, ils deviennent muets et méfiants.

Le chef absent – parti en Chine pour affaires, sur sa barque à moteur –, notre « guide » ne sait pas bien comment s’y prendre. La voisine nous invite à monter chez elle et à nous installer. Elle a un air avenant, curieux, sincère. On s’assied toutes les deux sur des tabourets bas pour fumer pendant que les autres vont se laver dans le fleuve. Je lui tends le paquet de cigarettes :
– Ya soup ?
Elle préfère son tabac maison, roulé comme un énorme pétard, dans une feuille de cahier d’écolier. On se regarde longtemps, on se sourit. C’est la fin de la journée, elle est fatiguée, mais elle reste très belle, très digne, avec ce chignon de cheveux poivre et sel soigneusement noué.
On fume, en regardant dans la même direction, comme des amies.
– Pourquoi tu es venue ici ?
Euh. Je suis venue ici pour être là. Comment dire ça ?
– Où est ton mari ?
C’est vrai, ça, il est où ?
– Mon mari, je ne l’ai pas encore trouvé. Et toi, ton mari, il est où ?
– À la rizière.
– Ah.
On regarde les cochons qui grignotent des tongs laissées au pied de l’escalier.
La nuit tombe, les autres sont rentrés de leur bain. On s’installe dans la maison, autour du foyer – un carré de terre battue. Pas d’ouverture dans le toit pour évacuer la fumée, pas de fenêtre hormis un petit jour dans une des parois en bambou tressé. Dans un coin, un autel des ancêtres avec fleurs en plastique et guirlandes. Au mur, une publicité sur papier glacé pour une belle voiture rouge sert de décoration.
Un jeune homme apporte un petit poulet pour notre repas. Il sera tué sans un bruit, d’un coup de couteau, dans un coin sombre de la maison. Une femme amène des légumes de son jardin : plusieurs sortes de chou qui seront cuisinés avec la viande coupée en morceaux caoutchouteux et truffés d’escarbilles.
On s’observe tous en souriant. Notre petit groupe se comporte plutôt bien, j’ai l’impression. Assis par terre ou accroupis, beaucoup de villageois sont là pour voir les falangs. Des enfants, surtout. Quelques femmes, dont une Akha, venue en visite d’un village situé à quelques heures de marche : costume traditionnel, coiffe arborée ostensiblement. Pendant qu’on s’installe pour la nuit – on prend la place des enfants qui, eux, iront chez les voisins –, chacun de nos gestes et de nos objets est commenté à voix basse.
Pendant la nuit, je vais faire pipi dehors. Dans une maison à l’écart du bourg, des râles et des bruits mats et réguliers. Je me raconte que c’est le chaman qui vit là. Ou bien une prostituée.
26 février

Bansaï
Réveillée vers cinq heures. Près du feu, accroupie, la femme de la maison bout le riz, sans bruit. Puis elle l’étale sur une natte propre, le pétrit et le « hache » avec une machette jusqu’à ce qu’il forme un tas homogène. Elle le sépare alors en deux boules qu’elle stocke dans des torchons. Au-dessus du foyer, une armature carrée, étagère traversée par la fumée sur laquelle elle range ses ustensiles.
Dans la matinée, on embarque pour descendre un bout de Mékong. Une dizaine de villageois profitent de l’occasion. Parmi eux, une jeune femme maquillée comme une geisha. Je l’ai déjà vue hier soir.



Eau kaki. Rapides violents. Une péniche chinoise, coincée. Notre capitaine nous dépose côté birman : on passera à pied. Dans le sable de la rive, des paillettes d’or.
Meutoh, village akha
Le guide nous indique la maison du chef et disparaît. Il nous avait fait le même coup à Bansaï. Histoire de faire quelque chose, on décide d’aller se laver au point d’eau. Pendant qu’on se change derrière un tas de bois, une quarantaine de femmes et d’enfants s’installe autour de nous. Empêtrées dans nos sins, on commence à patauger près du robinet. Mais comme le public observe tous nos gestes, on se concerte à voix basse pour ne pas paraître indécentes.
– On fait comment pour se laver ?
– Je sais pas !
– On savonne sous le sin ?
– Moi, je préfère pas... Si ça se trouve, c’est très choquant pour eux !
– Bon, c’est vrai, tu as raison ! On n’a qu’à laver que ce qui dépasse du sin, non ?
– OK.
Quand on a terminé notre spectacle, trois femmes nous poussent pour prendre notre place et nous passons côté public.
En nous regardant bien en face, elles enlèvent tous leurs vêtements sauf une culotte en forme de petit short et leur coiffe et elles entreprennent de se frotter énergiquement partout, avec de la lessive en poudre. Elles nous pointent du doigt en parlant sur un ton ironique. L’assistance – nous exceptées – s’esclaffe. Et, comme pour prolonger la blague, l’une d’entre elles attrape à pleines mains ses seins gros comme des courges butternut à maturité et les brandit vers nous. Cette fois, nous aussi, nous rions. Manifestement, notre pudeur est déplacée ici !
– Qu’est-ce que vous faites comme travail ?
– Je coupe les arbres autour du village.
– Pourquoi ?
– La compagnie chinoise me paye pour ça.
– Et qu’est-ce que vous ferez après, quand vous aurez coupé tous les arbres ?
– On plantera des hévéas. Les Chinois nous payeront pour ça. Et ils nous donneront un peu d’argent pendant huit ans, le temps que les arbres poussent. Et après, quand les arbres auront poussé, je serai riche et ils construiront la route pour transporter le caoutchouc. Je pourrai avoir une voiture. (Le chef de Meutoh)
Le soir tombe. Une femme, assise sur la terrasse de sa maison, vêtue d’une jupe et d’une coiffe, rien d’autre. Elle regarde la lumière bleue de la nuit descendre sur le village, sa poitrine offerte à l’air doux et aux moustiques.
27 février
Meutoh
Réveillée vers six heures par des tambours. On dirait une cérémonie. Je me lève, téléguidée par les percussions... qui s’avèrent être des battoirs à riz. Installées sous les maisons, un bâton à la main pour chasser les poules, les femmes mariées – elles portent la coiffe traditionnelle – préparent la nourriture de la journée, certaines portant une veste ouverte sur leur poitrine.
Peser de tout son poids sur une planche : le pilon monte. Descendre de la planche : le pilon s’abat dans le mortier. Peser sur la planche : le pilon monte. Descendre : il tombe dans le mortier. Ça, de la nuit noire au soleil bien levé. Je me balade dans le hameau au son de cette musique archaïque.
Terre battue jonchée de merdes de cochons, de chiens, d’enfants. On comprend pourquoi les pieds sont la partie impure du corps, et aussi pourquoi on vit sur pilotis. De temps en temps, un chien m’attaque. Les gens se méfient un peu – surtout les femmes, qui ont peur que je les prenne en photo. Malgré tout, dans l’ensemble, je suis assez bien tolérée parce qu’hier la femme du chef m’a fait faire le tour du village en montrant fièrement à tout le monde le dessin que j’avais fait de sa coiffe.
En haut du village, près de la « porte » – portique orné de sculptures effrayantes qui dissuadent les mauvais esprits –, un grand espace dégagé. Pendant que je prends des notes sur l’endroit, une jeune fille qui porte un bébé sur le dos se plante en face de moi et me fixe. Le bébé ne bronche pas.
Cloué sur un grand arbre, à trois mètres du sol, un triangle en bois avec trois branches de chaque côté qui montent vers le ciel et des mobiles qui pendent. Au-dessus, un portique supporte de longs bâtons disposés en croix. À droite, une potence d’environ cinq mètres, en haut de laquelle est enroulée une corde. Alors que je suis en train de penser que le sacré est presque palpable, porté par la musique des tambours à riz des femmes, la jeune fille qui me regarde pisse debout, sous son sin.
Réveillée vers six heures par des tambours. On dirait une cérémonie. Je me lève, téléguidée par les percussions... qui s’avèrent être des battoirs à riz. Installées sous les maisons, un bâton à la main pour chasser les poules, les femmes mariées – elles portent la coiffe traditionnelle – préparent la nourriture de la journée, certaines portant une veste ouverte sur leur poitrine.
Peser de tout son poids sur une planche : le pilon monte. Descendre de la planche : le pilon s’abat dans le mortier. Peser sur la planche : le pilon monte. Descendre : il tombe dans le mortier. Ça, de la nuit noire au soleil bien levé. Je me balade dans le hameau au son de cette musique archaïque.
Terre battue jonchée de merdes de cochons, de chiens, d’enfants. On comprend pourquoi les pieds sont la partie impure du corps, et aussi pourquoi on vit sur pilotis. De temps en temps, un chien m’attaque. Les gens se méfient un peu – surtout les femmes, qui ont peur que je les prenne en photo. Malgré tout, dans l’ensemble, je suis assez bien tolérée parce qu’hier la femme du chef m’a fait faire le tour du village en montrant fièrement à tout le monde le dessin que j’avais fait de sa coiffe.
En haut du village, près de la « porte » – portique orné de sculptures effrayantes qui dissuadent les mauvais esprits –, un grand espace dégagé. Pendant que je prends des notes sur l’endroit, une jeune fille qui porte un bébé sur le dos se plante en face de moi et me fixe. Le bébé ne bronche pas.
Cloué sur un grand arbre, à trois mètres du sol, un triangle en bois avec trois branches de chaque côté qui montent vers le ciel et des mobiles qui pendent. Au-dessus, un portique supporte de longs bâtons disposés en croix. À droite, une potence d’environ cinq mètres, en haut de laquelle est enroulée une corde. Alors que je suis en train de penser que le sacré est presque palpable, porté par la musique des tambours à riz des femmes, la jeune fille qui me regarde pisse debout, sous son sin.
28 février
Muang Sing
Six heures
Petit déjeuner grand luxe ce matin : tartines de pain beurré ! Rentrée hier soir épuisée, après trois journées de marche et plusieurs heures de pick-up sur une piste défoncée.
Rencontré des villageois de Passang qui avaient décidé de s’installer à Muang Sing et qui, après quelques mois, retournent dans la –
Apparition. Pendant que j’écris, un blanc passe à vélo. Je le regarde passer. Il me regarde en passant. Cinq minutes plus tard, il s’assoit à côté de moi.
– Jess.
– Marine.
Il dit avoir dormi dans un village vers Adima cette nuit. On lui a offert des petits crabes frits. Il dit peut-être louer une moto. Je dis aller passer quelques jours à Adima, justement. Blabla. Il s’approche pour regarder la carte et pose les yeux sur mon alliance, assez longtemps, et avec un silence de recul. Je ne donne pas d’explication. Des femmes akhas viennent nous proposer des broderies. Jess n’achète rien. Blablabla. Il va bien falloir partir chacun de son côté.
– Peut-être un café à Adima ?
– Oui !
Et il disparaît.
Midi, Adima
La paix. Une famille douce, intéressée, compréhensive. Je suis la seule cliente. Du balcon, voir les femmes des villages d’à côté – Akhas et Miens ensemble – ramasser des herbes pour la soupe du soir, courbées dans la rizière à sec. J’irai peut-être avec elles plus tard, pour voir ce qu’elles cueillent.
Je vois Jess arriver de loin. Il s’avance en souriant. Il s’assied près de moi. On reste, longtemps. Il n’y a pas de paroles mais beaucoup de sourires et de l’eau bue au soleil.
– Tu m’emmènes avec toi ?
– Bien sûr.
On part à moto dans le village où il a dormi hier soir. Les bosses de la piste me poussent contre son dos de temps en temps.
Traversée d’un ruisseau.
– Prête ?
– Non, mais je te fais confiance !
Je m’accroche et on traverse. Rire d’avoir les pieds mouillés. La vie est simple.
Panja, c’est là qu’il a dormi hier. On passe un moment là. Lui, à jouer au kataw avec de jeunes hommes. Moi, engloutie par une marée de petits enfants qui improvisent une séance de portraits. Certains posent pendant que les autres regardent sur l’écran numérique de l’appareil photo en faisant des commentaires. Une vieille femme aux seins nus et tombants balaie devant sa porte.
Les enfants crient et gesticulent à notre départ. On les entend longtemps en descendant la colline.
Franchissement du ruisseau :
– Tu me fais confiance ?
– Oui !
Rire d’avoir les orteils mouillés. La vie est simple.
– Si je ne suis pas parti, je reviens te voir demain, et si tu n’es pas là... tant pis !

Avant d’aller me coucher, je regarde le patron de la guesthouse préparer deux petits pièges à souris. Il dispose des morceaux de fruits au centre d’une planche et, tout autour, enduit de glu. Pendant qu’il bricole, on parle de tout et de rien. Il me dit que, jusqu’à il y a trois ans, des villageois venaient frapper à la porte des bungalows pour vendre de l’opium aux touristes.
Six heures
Petit déjeuner grand luxe ce matin : tartines de pain beurré ! Rentrée hier soir épuisée, après trois journées de marche et plusieurs heures de pick-up sur une piste défoncée.
Rencontré des villageois de Passang qui avaient décidé de s’installer à Muang Sing et qui, après quelques mois, retournent dans la –
Apparition. Pendant que j’écris, un blanc passe à vélo. Je le regarde passer. Il me regarde en passant. Cinq minutes plus tard, il s’assoit à côté de moi.
– Jess.
– Marine.
Il dit avoir dormi dans un village vers Adima cette nuit. On lui a offert des petits crabes frits. Il dit peut-être louer une moto. Je dis aller passer quelques jours à Adima, justement. Blabla. Il s’approche pour regarder la carte et pose les yeux sur mon alliance, assez longtemps, et avec un silence de recul. Je ne donne pas d’explication. Des femmes akhas viennent nous proposer des broderies. Jess n’achète rien. Blablabla. Il va bien falloir partir chacun de son côté.
– Peut-être un café à Adima ?
– Oui !
Et il disparaît.
Midi, Adima
La paix. Une famille douce, intéressée, compréhensive. Je suis la seule cliente. Du balcon, voir les femmes des villages d’à côté – Akhas et Miens ensemble – ramasser des herbes pour la soupe du soir, courbées dans la rizière à sec. J’irai peut-être avec elles plus tard, pour voir ce qu’elles cueillent.
Je vois Jess arriver de loin. Il s’avance en souriant. Il s’assied près de moi. On reste, longtemps. Il n’y a pas de paroles mais beaucoup de sourires et de l’eau bue au soleil.
– Tu m’emmènes avec toi ?
– Bien sûr.
On part à moto dans le village où il a dormi hier soir. Les bosses de la piste me poussent contre son dos de temps en temps.
Traversée d’un ruisseau.
– Prête ?
– Non, mais je te fais confiance !
Je m’accroche et on traverse. Rire d’avoir les pieds mouillés. La vie est simple.
Panja, c’est là qu’il a dormi hier. On passe un moment là. Lui, à jouer au kataw avec de jeunes hommes. Moi, engloutie par une marée de petits enfants qui improvisent une séance de portraits. Certains posent pendant que les autres regardent sur l’écran numérique de l’appareil photo en faisant des commentaires. Une vieille femme aux seins nus et tombants balaie devant sa porte.
Les enfants crient et gesticulent à notre départ. On les entend longtemps en descendant la colline.
Franchissement du ruisseau :
– Tu me fais confiance ?
– Oui !
Rire d’avoir les orteils mouillés. La vie est simple.
– Si je ne suis pas parti, je reviens te voir demain, et si tu n’es pas là... tant pis !

Avant d’aller me coucher, je regarde le patron de la guesthouse préparer deux petits pièges à souris. Il dispose des morceaux de fruits au centre d’une planche et, tout autour, enduit de glu. Pendant qu’il bricole, on parle de tout et de rien. Il me dit que, jusqu’à il y a trois ans, des villageois venaient frapper à la porte des bungalows pour vendre de l’opium aux touristes.
29 février
Adima
Cette nuit, l’orage et la pluie sur la maison en bambou : joie d’être en vie,
sur la Terre. Personne n’a frappé à ma porte pour m’offrir de l’opium.
Au matin, les bruits du ruisseau. Le chant d’un mainate en cage, et des cris
énigmatiques qui viennent de la forêt. Déjà il y a quatre ans, j’aurais bien
aimé que ce soient des singes. Et ce n’en étaient pas. L’une des jeunes
femmes de la guesthouse m’offre un café – hier, elle m’avait donné de la
pâte de riz sucrée ramenée de la fête des fusées. Pendant que je le bois, elle
monte sur une chaise, porte une soucoupe à son front avant de la déposer
sur l’autel de ses ancêtres. Elle en profite pour descendre les tasses d’eau
que les esprits ont déjà bues et qu’elle peut donc verser dans la gamelle du
mainate.
Hier, dans le dos de Jess, je voyageais vraiment. J’étais enfin arrivée
quelque part en moi. Le mouvement prenait son sens, son ampleur. Et s’il
venait pendant que je suis en balade ? Si tu es là et moi aussi... Je pars
quand même.
Huit heures à marcher. Montagne et solitude sous la pluie. Les oiseaux
surgissant à tire-d’aile des arbustes humides. Le sentier glissant. Pas âme
qui vive pendant plusieurs heures. Pourtant, les traces de vie quotidienne
sont partout : paquets de lessive vides près d’une source, plantations
d’hévéas, tas de bois, barrières... J’arrive dans un village abandonné.
Restent quelques cabanes à riz, des autels haut perchés sur leurs pilotis,
une maison. Et, partout sur la terre à nu, des ustensiles oubliés. Quand je
passe devant la maison, le volet de la fenêtre s’ouvre lentement. Je
m’attends à un fantôme. Il est peut-être là, invisible ? Je m’installe un long
moment dans une cabane perchée pour manger mon khao niao. Regarder la
pluie, la désolation du lieu. Où est-ce qu’ils sont partis ? Plus loin dans la
montagne ou plus près de Muang Sing ?

Après cette matinée solitaire, retour sur les chemins de la plaine. Dans le
premier hameau akha traversé, une femme accroupie pisse en plein milieu,
dans la pente du chemin. Elle a déplié le sin pour le caler autour de ses bras
en le tenant avec les dents. Le corps entièrement caché, elle est libre de
s’occuper de ses flux. Tout un art.
Les nouveaux villages sont construits à touche-touche, dans un chaos de
cultures – Akhas, Miens, Lolos, Laos, Hmongs, Thaïs Dam... – qui a l’air
de s’imbriquer plutôt bien. Je fais une pause, blottie sous mon parapluie,
pour manger une banane. Sur le chemin, des villageois descendent au
champ de canne à sucre. Les adultes discutent en marchant. Les enfants
courent pour effrayer les buffles qui, pourtant gros comme des éléphants,
détalent.
Les femmes les plus âgées portent le costume mien : un volumineux turban
noir orné de broderies multicolores, une veste et un pantalon assortis. Avec
leur boa rouge autour du cou, qui descend sur la poitrine, elles ont une
classe folle. Difficile de croire que c’est l’habit de tous les jours. Quand je
les vois penchées dans les champs, j’ai l’impression d’avoir voyagé dans le
temps. Un monde puissant, fragile, complexe, au bord du typhon du
« développement ». Au bord, très près d’être happé, mais encore en
équilibre.
Progressivement, l’étrangeté d’ici devient familière. C’est la France qui
m’effraie, maintenant. Dix fois par jour, penser qu’il faut organiser le
chemin du retour.
Rentrée à Adima. Jusqu’au coucher du soleil, des femmes akhas et miens
cueillent les plantes de la rizière à sec. Courbées, elles remplissent de
grands sacs dont elles passent la bandoulière sur leur front quand il devient
lourd. Tout d’un coup, l’une d’elles pousse un grand cri en s’écartant d’une
touffe d’herbe. Immobile, elle triture les pompons rouges de son bonnet un
bon moment, avant de se remettre au travail.
Le soleil qui descend bleuit les montagnes où j’étais ce matin. Dans la
pente, les tracteurs aménagés en voitures peinent et le diesel se sent à
cinquante mètres. Voilà les petites filles du village qui viennent vendre
quelques bracelets aux touristes arrivés tout à l’heure.
Est-ce que Jess est venu en mon absence ? En tout cas, il n’a pas pris le
mot que j’avais laissé pour lui. Un lien comme un collier de ces fleurs
orange à offrir au vat. Le lendemain, tout est fané, il faut recommencer
l’éphémère. Je décide de partir à l’aube pour Vieng Phouka.
Cette nuit, l’orage et la pluie sur la maison en bambou : joie d’être en vie,
sur la Terre. Personne n’a frappé à ma porte pour m’offrir de l’opium.
Au matin, les bruits du ruisseau. Le chant d’un mainate en cage, et des cris
énigmatiques qui viennent de la forêt. Déjà il y a quatre ans, j’aurais bien
aimé que ce soient des singes. Et ce n’en étaient pas. L’une des jeunes
femmes de la guesthouse m’offre un café – hier, elle m’avait donné de la
pâte de riz sucrée ramenée de la fête des fusées. Pendant que je le bois, elle
monte sur une chaise, porte une soucoupe à son front avant de la déposer
sur l’autel de ses ancêtres. Elle en profite pour descendre les tasses d’eau
que les esprits ont déjà bues et qu’elle peut donc verser dans la gamelle du
mainate.
Hier, dans le dos de Jess, je voyageais vraiment. J’étais enfin arrivée
quelque part en moi. Le mouvement prenait son sens, son ampleur. Et s’il
venait pendant que je suis en balade ? Si tu es là et moi aussi... Je pars
quand même.
Huit heures à marcher. Montagne et solitude sous la pluie. Les oiseaux
surgissant à tire-d’aile des arbustes humides. Le sentier glissant. Pas âme
qui vive pendant plusieurs heures. Pourtant, les traces de vie quotidienne
sont partout : paquets de lessive vides près d’une source, plantations
d’hévéas, tas de bois, barrières... J’arrive dans un village abandonné.
Restent quelques cabanes à riz, des autels haut perchés sur leurs pilotis,
une maison. Et, partout sur la terre à nu, des ustensiles oubliés. Quand je
passe devant la maison, le volet de la fenêtre s’ouvre lentement. Je
m’attends à un fantôme. Il est peut-être là, invisible ? Je m’installe un long
moment dans une cabane perchée pour manger mon khao niao. Regarder la
pluie, la désolation du lieu. Où est-ce qu’ils sont partis ? Plus loin dans la
montagne ou plus près de Muang Sing ?

Après cette matinée solitaire, retour sur les chemins de la plaine. Dans le
premier hameau akha traversé, une femme accroupie pisse en plein milieu,
dans la pente du chemin. Elle a déplié le sin pour le caler autour de ses bras
en le tenant avec les dents. Le corps entièrement caché, elle est libre de
s’occuper de ses flux. Tout un art.
Les nouveaux villages sont construits à touche-touche, dans un chaos de
cultures – Akhas, Miens, Lolos, Laos, Hmongs, Thaïs Dam... – qui a l’air
de s’imbriquer plutôt bien. Je fais une pause, blottie sous mon parapluie,
pour manger une banane. Sur le chemin, des villageois descendent au
champ de canne à sucre. Les adultes discutent en marchant. Les enfants
courent pour effrayer les buffles qui, pourtant gros comme des éléphants,
détalent.
Les femmes les plus âgées portent le costume mien : un volumineux turban
noir orné de broderies multicolores, une veste et un pantalon assortis. Avec
leur boa rouge autour du cou, qui descend sur la poitrine, elles ont une
classe folle. Difficile de croire que c’est l’habit de tous les jours. Quand je
les vois penchées dans les champs, j’ai l’impression d’avoir voyagé dans le
temps. Un monde puissant, fragile, complexe, au bord du typhon du
« développement ». Au bord, très près d’être happé, mais encore en
équilibre.
Progressivement, l’étrangeté d’ici devient familière. C’est la France qui
m’effraie, maintenant. Dix fois par jour, penser qu’il faut organiser le
chemin du retour.
Rentrée à Adima. Jusqu’au coucher du soleil, des femmes akhas et miens
cueillent les plantes de la rizière à sec. Courbées, elles remplissent de
grands sacs dont elles passent la bandoulière sur leur front quand il devient
lourd. Tout d’un coup, l’une d’elles pousse un grand cri en s’écartant d’une
touffe d’herbe. Immobile, elle triture les pompons rouges de son bonnet un
bon moment, avant de se remettre au travail.
Le soleil qui descend bleuit les montagnes où j’étais ce matin. Dans la
pente, les tracteurs aménagés en voitures peinent et le diesel se sent à
cinquante mètres. Voilà les petites filles du village qui viennent vendre
quelques bracelets aux touristes arrivés tout à l’heure.
Est-ce que Jess est venu en mon absence ? En tout cas, il n’a pas pris le
mot que j’avais laissé pour lui. Un lien comme un collier de ces fleurs
orange à offrir au vat. Le lendemain, tout est fané, il faut recommencer
l’éphémère. Je décide de partir à l’aube pour Vieng Phouka.
1er mars
2 mars
Dimanche 2 mars
Vieng Phouka
Clouée au lit par la diarrhée et la fièvre. Plus rien à lire. Je m’étais réfugiée ici avec l’idée de disparaître dans la forêt. Marcher pour fuir la tristesse, faire quelque chose, rester dans le monde vivant. Mais mon corps a décidé que je m’arrête. Pour me vider, pleurer. Renoncer. Quitter Charli.
Il faut parfois être faible pour que le voile tombe. Le monde est ce qu’il est. Les gens qui descendent se laver à la rivière ne font que se laver dans la rivière. Ils ne sont pour rien dans cette image de paradis qui se forme en moi. La lumière du soleil qui se couche, c’est seulement la fin du jour. Les choses sont ce qu’elles sont. Rien d’autre. Et pourtant d’une grande beauté.
La vie est là. Mais je suis en colère. Et j’ai la fièvre.

Soir
Je me suis traînée jusqu’au rez-de-chaussée, histoire de voir autre chose que les murs de ma chambre et les chiottes.
Quelques clients solitaires, le nez plongé dans leur assiette : des routiers. Toute la famille de la guesthouse est réunie devant la télé. Le feuilleton : dans une maison en bambou, un jeune homme – mains en prière – parle à un moine orange. Ah, les pubs, déjà. Le shampooing. Le téléphone portable. La tôle ondulée. La lessive. Les chips chinoises. Le déodorant. Un seau de nuggets. La lessive. Le shampooing. Le shampooing. La voiture. Le gel douche. Retour dans le village en bambou : une jeune femme apprend à manier le sabre. Ahah, moi aussi je vais apprendre à manier le sabre ! Ahahah ! Vous me faites chier, hommes voyageurs et mystérieux ! Ah, ça, oui, c’est le cas de le dire. Ahahah ! Charli, je te quitte ! Adieu, adieu ! Je fais ce voyage pour être seule ! Ah, ben c’est réussi ! Ahahah ! J’y suis en plein cœur, malade, seule falang dans ce village, sans rien à lire et sans amour ! Tiens, Charli, prends ce coup de sabre ! Les plumes du canard ne laissent pas l’eau toucher la peau ? Ahah ! Je vais faire comme les gens de ce village entre Meutoh et Passang ! Ils se protègent par un totem en bambou sur lequel sont empalés des morceaux de chien : une tête aux yeux crevés et à la gueule grande ouverte, quatre pattes et la queue ! Ahahah ! Je m’ouvre à la vie. Abracadabra ! Hum. ABRACADABRA ! Ouais, bon. Voilà ! Il y en a pourtant certainement un, d’homme, quelque part sur la planète avec qui je pourrais être et voyager ? Sur trois milliards ! Ahahah ! Bye bye, Charli !
Je retourne me coucher.
Vieng Phouka
Clouée au lit par la diarrhée et la fièvre. Plus rien à lire. Je m’étais réfugiée ici avec l’idée de disparaître dans la forêt. Marcher pour fuir la tristesse, faire quelque chose, rester dans le monde vivant. Mais mon corps a décidé que je m’arrête. Pour me vider, pleurer. Renoncer. Quitter Charli.
Il faut parfois être faible pour que le voile tombe. Le monde est ce qu’il est. Les gens qui descendent se laver à la rivière ne font que se laver dans la rivière. Ils ne sont pour rien dans cette image de paradis qui se forme en moi. La lumière du soleil qui se couche, c’est seulement la fin du jour. Les choses sont ce qu’elles sont. Rien d’autre. Et pourtant d’une grande beauté.
La vie est là. Mais je suis en colère. Et j’ai la fièvre.

Soir
Je me suis traînée jusqu’au rez-de-chaussée, histoire de voir autre chose que les murs de ma chambre et les chiottes.
Quelques clients solitaires, le nez plongé dans leur assiette : des routiers. Toute la famille de la guesthouse est réunie devant la télé. Le feuilleton : dans une maison en bambou, un jeune homme – mains en prière – parle à un moine orange. Ah, les pubs, déjà. Le shampooing. Le téléphone portable. La tôle ondulée. La lessive. Les chips chinoises. Le déodorant. Un seau de nuggets. La lessive. Le shampooing. Le shampooing. La voiture. Le gel douche. Retour dans le village en bambou : une jeune femme apprend à manier le sabre. Ahah, moi aussi je vais apprendre à manier le sabre ! Ahahah ! Vous me faites chier, hommes voyageurs et mystérieux ! Ah, ça, oui, c’est le cas de le dire. Ahahah ! Charli, je te quitte ! Adieu, adieu ! Je fais ce voyage pour être seule ! Ah, ben c’est réussi ! Ahahah ! J’y suis en plein cœur, malade, seule falang dans ce village, sans rien à lire et sans amour ! Tiens, Charli, prends ce coup de sabre ! Les plumes du canard ne laissent pas l’eau toucher la peau ? Ahah ! Je vais faire comme les gens de ce village entre Meutoh et Passang ! Ils se protègent par un totem en bambou sur lequel sont empalés des morceaux de chien : une tête aux yeux crevés et à la gueule grande ouverte, quatre pattes et la queue ! Ahahah ! Je m’ouvre à la vie. Abracadabra ! Hum. ABRACADABRA ! Ouais, bon. Voilà ! Il y en a pourtant certainement un, d’homme, quelque part sur la planète avec qui je pourrais être et voyager ? Sur trois milliards ! Ahahah ! Bye bye, Charli !
Je retourne me coucher.
3 mars
7 heures, Vieng Phouka
La fièvre est tombée.
Je me promène ralentie et courbée comme une petite vieille. Joli marché de plantes sauvages étalées par terre sur des sacs en plastique. Pour fêter ma résurrection, je m’offre des beignets. Ils me rappellent les frites de patates douces que ma mère préparait aux Canaries.
J’ai l’impression d’être arrivée dans un nouveau pays, encore. Une infinité de Laos, que je découvre en moi.
Je retourne à la baraque à nouilles, pour la troisième fois. Hier et avant-hier, je n’ai pas fait honneur à la nourriture, laissant les trois quarts du bol. Je sens que je ne ferai pas mieux ce matin. Mais la tenancière ne fait aucun commentaire. Sa fille, déjà en uniforme d’écolière, porte en s’appliquant une petite bassine d’eau jusqu’au bord de la route. Elle entreprend de se laver les dents. La fillette d’en face, elle aussi accroupie devant sa bassine, se débarbouille et se mouche avec les doigts. Puis elle fait des petits bruits pour attirer un chien à la queue duquel quelqu’un a attaché une ficelle. Elle l’appâte avec une pousse de bambou. Le chien vient renifler, elle en profite pour lui attraper la queue et enlever la ficelle.
Plier bagage.
Song tao Vieng Phouka-Luang Nam Tha
À la station de song taos, on n’est pas près de partir, je suis la seule passagère pour Luang Nam Tha ! Sur la place centrale, des hommes construisent une charpente en rondins pendant que des femmes font bouillir une soupe de bambou sur un feu alimenté par les chutes de bois.
Un song tao de marchandises ralentit devant moi.
– Nam Tha ?
– Oui !
– Dans la cabine, OK ?
– Oui !
C’est parti ! Mais dans la mauvaise direction.
On va chercher de l’essence. Une cabane qui abrite deux fûts posés à la verticale. Dans l’orifice, un tuyau relié à une pompe à manivelle qui fait monter le liquide dans un récipient transparent. On mesure la quantité. Puis on ouvre le robinet et le pétrole descend dans le tuyau.
Approvisionnés, on reprend la route... Encore dans la mauvaise direction ! À chaque piéton croisé, on ralentit :
–Nam Tha ? Nam Tha ?
Et justement, une famille de dix personnes est intéressée par le transport. On s’arrête. Le chauffeur sort la moitié des marchandises de l’habitacle pour les mettre sur le toit. Tout le monde embarque. On fait demi-tour.
Retour à la station de song taos ! On s’arrête, tout le monde descend. Le chauffeur sort encore des marchandises et les monte sur le toit. Trois passagers de plus à l’arrière. Deux dans la cabine. On est fin prêts.

Bus Luang Nam Tha-Udom Xai
Le bus est arrêté par deux policiers – contrôle des étrangers. Même s’ils ne sont pas armés, ils font peur. Je ne suis pas très fière en montrant mon passeport. Le couple de Chinois assis à côté de moi encore moins. Le flic le sent et teste leurs nerfs. Le visa de Monsieur est en règle. Et celui de Madame ? Et cet enfant, il est à vous ? Qu’est-ce qu’il y a dans ces cartons ? On peut voir ? Ça ne vous dérange pas, n’est-ce pas ? Il n’attend pas la réponse pour crever un emballage en carton. Il en tire un petit sachet en plastique qu’il éventre : une multiprise. Qu’est-ce que c’est ? Regard suspicieux. C’est une multiprise. C’est un carton de multiprises, monsieur l’agent, c’est juste un carton de multiprises. Et le visa de Madame ? Il est dans les bagages, sur le toit. Il faut le trouver. Le chauffeur descend le sac du couple. La dame trouve ses papiers. Manifestement, ils sont en règle. Le policier semble déçu, comme atteint dans son honneur. On peut repartir.
Une demi-heure plus tard, deuxième contrôle. Cette fois-ci, ce sont tous les Laos du bus qui doivent sortir leurs papiers. Jusqu’au chauffeur qui est sommé de présenter le ticket du péage de la route. Si j’ai bien observé ses tractations tout à l’heure, il l’a délibérément rendu au guichetier avec qui il a partagé le montant du péage. Après avoir fait semblant de chercher autour du tableau de bord, il descend pour donner un bakchich au flic.
La fièvre est tombée.
Je me promène ralentie et courbée comme une petite vieille. Joli marché de plantes sauvages étalées par terre sur des sacs en plastique. Pour fêter ma résurrection, je m’offre des beignets. Ils me rappellent les frites de patates douces que ma mère préparait aux Canaries.
J’ai l’impression d’être arrivée dans un nouveau pays, encore. Une infinité de Laos, que je découvre en moi.
Je retourne à la baraque à nouilles, pour la troisième fois. Hier et avant-hier, je n’ai pas fait honneur à la nourriture, laissant les trois quarts du bol. Je sens que je ne ferai pas mieux ce matin. Mais la tenancière ne fait aucun commentaire. Sa fille, déjà en uniforme d’écolière, porte en s’appliquant une petite bassine d’eau jusqu’au bord de la route. Elle entreprend de se laver les dents. La fillette d’en face, elle aussi accroupie devant sa bassine, se débarbouille et se mouche avec les doigts. Puis elle fait des petits bruits pour attirer un chien à la queue duquel quelqu’un a attaché une ficelle. Elle l’appâte avec une pousse de bambou. Le chien vient renifler, elle en profite pour lui attraper la queue et enlever la ficelle.
Plier bagage.
Song tao Vieng Phouka-Luang Nam Tha
À la station de song taos, on n’est pas près de partir, je suis la seule passagère pour Luang Nam Tha ! Sur la place centrale, des hommes construisent une charpente en rondins pendant que des femmes font bouillir une soupe de bambou sur un feu alimenté par les chutes de bois.
Un song tao de marchandises ralentit devant moi.
– Nam Tha ?
– Oui !
– Dans la cabine, OK ?
– Oui !
C’est parti ! Mais dans la mauvaise direction.
On va chercher de l’essence. Une cabane qui abrite deux fûts posés à la verticale. Dans l’orifice, un tuyau relié à une pompe à manivelle qui fait monter le liquide dans un récipient transparent. On mesure la quantité. Puis on ouvre le robinet et le pétrole descend dans le tuyau.
Approvisionnés, on reprend la route... Encore dans la mauvaise direction ! À chaque piéton croisé, on ralentit :
–Nam Tha ? Nam Tha ?
Et justement, une famille de dix personnes est intéressée par le transport. On s’arrête. Le chauffeur sort la moitié des marchandises de l’habitacle pour les mettre sur le toit. Tout le monde embarque. On fait demi-tour.
Retour à la station de song taos ! On s’arrête, tout le monde descend. Le chauffeur sort encore des marchandises et les monte sur le toit. Trois passagers de plus à l’arrière. Deux dans la cabine. On est fin prêts.

Bus Luang Nam Tha-Udom Xai
Le bus est arrêté par deux policiers – contrôle des étrangers. Même s’ils ne sont pas armés, ils font peur. Je ne suis pas très fière en montrant mon passeport. Le couple de Chinois assis à côté de moi encore moins. Le flic le sent et teste leurs nerfs. Le visa de Monsieur est en règle. Et celui de Madame ? Et cet enfant, il est à vous ? Qu’est-ce qu’il y a dans ces cartons ? On peut voir ? Ça ne vous dérange pas, n’est-ce pas ? Il n’attend pas la réponse pour crever un emballage en carton. Il en tire un petit sachet en plastique qu’il éventre : une multiprise. Qu’est-ce que c’est ? Regard suspicieux. C’est une multiprise. C’est un carton de multiprises, monsieur l’agent, c’est juste un carton de multiprises. Et le visa de Madame ? Il est dans les bagages, sur le toit. Il faut le trouver. Le chauffeur descend le sac du couple. La dame trouve ses papiers. Manifestement, ils sont en règle. Le policier semble déçu, comme atteint dans son honneur. On peut repartir.
Une demi-heure plus tard, deuxième contrôle. Cette fois-ci, ce sont tous les Laos du bus qui doivent sortir leurs papiers. Jusqu’au chauffeur qui est sommé de présenter le ticket du péage de la route. Si j’ai bien observé ses tractations tout à l’heure, il l’a délibérément rendu au guichetier avec qui il a partagé le montant du péage. Après avoir fait semblant de chercher autour du tableau de bord, il descend pour donner un bakchich au flic.
4 mars
Udom Xai
Pour ma convalescence, une pension chinoise grande classe, « bathroom inside », eau chaude, PQ, serviettes, propreté... Et même une petite brosse à dents et la télé !
Dans la salle de bains, un gecko pétrifié sur le mur en face de moi. Le même que celui que Jess a tatoué sur la cheville.
– Salut Jess !
Et je remercie la vie de cette visite qui me permet de lui dire adieu. Je cligne des yeux. Il a disparu.
Là où j’avais rencontré Ray, je drague un groupe de Français.
– Bonjour, je cherche un livre à échanger.
Ils me regardent comme si je voulais leur vendre un aspirateur au prix de l’or. My goodness ! Penser sérieusement à aller vivre ailleurs, dans un autre pays, quitter la France. Finalement, comme à contrecœur, l’une des femmes dit :
– J’ai peut-être un Philippe Sollers.
– Ah !
Beurk, beurk, beurk ! Cinq cents grammes de Sollers sur mon dos ? Ah, non, merci.
Je passe la matinée à acheter un billet Luang Prabang-Bangkok à l’ « aéroport ». Un blanc qui parle lao est là aussi.
– Passe me voir à l’ONG où je travaille, si tu veux.
Deux bonnes heures à discuter sur le perron de son bureau. Plein soleil et papillons. Moi sur mon vélo, lui assis sur le muret.
– Les Chinois sont en train d’acheter le Laos du Nord. Ils prévoient de construire une chinatown à Vientiane. On ne peut pas se représenter la force de la Chine. La pression de la Chine sur un pays comme le Laos. Pour les plantations d’hévéas, le gouvernement peut expulser les villages en leur donnant une petite compensation qui ne correspond pas à la valeur réelle du terrain. Un collègue a même vu des militaires forcer les villageois à partir, dans la province de Luang Nam Tha. La Chine voit le Laos comme « a garden next door ». Tu as dû voir qu’ils colonisent même les rizières. Ils plantent des pastèques pour les JO, ici ! À la place du riz ! Des pastèques qu’on traite avec toutes sortes de produits toxiques, bien sûr. Les plantations d’hévéas, ça, c’est une calamité. Les villageois tirent une bonne partie de leur alimentation de la forêt, de la cueillette, de la chasse. Qu’est-ce qu’ils feront quand il n’y aura plus d’arbres ? Bon, ici, à Udom Xai, c’est très particulier. Tout le développement de la ville est lié à la route, c’est un lieu de transit entre la Thaïlande et la Chine.
Il dit aussi qu’on l’oblige à déclarer l’identité des amis qu’il héberge et qu’il est certain que sa maison est fouillée en son absence. Il dit qu’il travaille dans des villages, à apprendre aux gens qu’une femme est un être humain. Mais pas à expliquer comment la mondialisation transforme leur vie quotidienne. Pendant qu’on parle, un papillon coloré se pose sur ma main.

Je retourne me coucher. Film chinois : un sage bouddhiste qui vit au milieu d’un lac et qu’on vient voir quand on a besoin d’être au milieu d’un lac avec un sage bouddhiste pour maître. Film français : la vie d’une femme écrivain qui aime des hommes qui ont d’autres femmes et qui est seule mais avec eux. Ouais. Je sors.
Douangta, la première femme qui parle français que je rencontre :
– C’est bien, les Chinois, ils enrichissent la ville et la durée des concessions est limitée : vingt, trente ans, et après, ils repartiront en Chine et tout ce qu’ils ont construit, ça sera à nous, au Laos.
Udom Xai. Une ville moche et bruyante, sans aucun charme pittoresque, mais une ville qui existe, avec sa complexité. J’y aurai passé un quart de mon voyage.
Pour ma convalescence, une pension chinoise grande classe, « bathroom inside », eau chaude, PQ, serviettes, propreté... Et même une petite brosse à dents et la télé !
Dans la salle de bains, un gecko pétrifié sur le mur en face de moi. Le même que celui que Jess a tatoué sur la cheville.
– Salut Jess !
Et je remercie la vie de cette visite qui me permet de lui dire adieu. Je cligne des yeux. Il a disparu.
Là où j’avais rencontré Ray, je drague un groupe de Français.
– Bonjour, je cherche un livre à échanger.
Ils me regardent comme si je voulais leur vendre un aspirateur au prix de l’or. My goodness ! Penser sérieusement à aller vivre ailleurs, dans un autre pays, quitter la France. Finalement, comme à contrecœur, l’une des femmes dit :
– J’ai peut-être un Philippe Sollers.
– Ah !
Beurk, beurk, beurk ! Cinq cents grammes de Sollers sur mon dos ? Ah, non, merci.
Je passe la matinée à acheter un billet Luang Prabang-Bangkok à l’ « aéroport ». Un blanc qui parle lao est là aussi.
– Passe me voir à l’ONG où je travaille, si tu veux.
Deux bonnes heures à discuter sur le perron de son bureau. Plein soleil et papillons. Moi sur mon vélo, lui assis sur le muret.
– Les Chinois sont en train d’acheter le Laos du Nord. Ils prévoient de construire une chinatown à Vientiane. On ne peut pas se représenter la force de la Chine. La pression de la Chine sur un pays comme le Laos. Pour les plantations d’hévéas, le gouvernement peut expulser les villages en leur donnant une petite compensation qui ne correspond pas à la valeur réelle du terrain. Un collègue a même vu des militaires forcer les villageois à partir, dans la province de Luang Nam Tha. La Chine voit le Laos comme « a garden next door ». Tu as dû voir qu’ils colonisent même les rizières. Ils plantent des pastèques pour les JO, ici ! À la place du riz ! Des pastèques qu’on traite avec toutes sortes de produits toxiques, bien sûr. Les plantations d’hévéas, ça, c’est une calamité. Les villageois tirent une bonne partie de leur alimentation de la forêt, de la cueillette, de la chasse. Qu’est-ce qu’ils feront quand il n’y aura plus d’arbres ? Bon, ici, à Udom Xai, c’est très particulier. Tout le développement de la ville est lié à la route, c’est un lieu de transit entre la Thaïlande et la Chine.
Il dit aussi qu’on l’oblige à déclarer l’identité des amis qu’il héberge et qu’il est certain que sa maison est fouillée en son absence. Il dit qu’il travaille dans des villages, à apprendre aux gens qu’une femme est un être humain. Mais pas à expliquer comment la mondialisation transforme leur vie quotidienne. Pendant qu’on parle, un papillon coloré se pose sur ma main.

Je retourne me coucher. Film chinois : un sage bouddhiste qui vit au milieu d’un lac et qu’on vient voir quand on a besoin d’être au milieu d’un lac avec un sage bouddhiste pour maître. Film français : la vie d’une femme écrivain qui aime des hommes qui ont d’autres femmes et qui est seule mais avec eux. Ouais. Je sors.
Douangta, la première femme qui parle français que je rencontre :
– C’est bien, les Chinois, ils enrichissent la ville et la durée des concessions est limitée : vingt, trente ans, et après, ils repartiront en Chine et tout ce qu’ils ont construit, ça sera à nous, au Laos.
Udom Xai. Une ville moche et bruyante, sans aucun charme pittoresque, mais une ville qui existe, avec sa complexité. J’y aurai passé un quart de mon voyage.
5 mars
Bus Udom Xai-Luang Prabang
Contrôle d’identité, encore. Ils arrêtent un Chinois. On redémarre sans lui, alors qu’il est en train de négocier un bakchich.
Un passager m’explique :
– Les Chinois n’ont le droit d’aller que dans trois provinces : Luang Nam Tha, Udom Xai et Phongsali. S’ils veulent descendre vers l’intérieur du pays, il leur faut un visa.
Panne de moteur. À une cinquantaine de mètres de l’endroit où on s’arrête, des femmes ont étalé quelques vivres à vendre au bord de la route. Bananes, pousses de bambous, et un animal de la forêt. Petit renard sans griffes, qui doit vivre dans les arbres. Gris, avec de jolies petites dents carnassières.
Arrêt pour le déjeuner. Je décide de rester là. Je ne sais même pas où, mais c’est ici. Le chauffeur descend mon sac du toit. Je suis libre. Et légère. Je regarde le bus partir.
J’enlève mon alliance.

Contrôle d’identité, encore. Ils arrêtent un Chinois. On redémarre sans lui, alors qu’il est en train de négocier un bakchich.
Un passager m’explique :
– Les Chinois n’ont le droit d’aller que dans trois provinces : Luang Nam Tha, Udom Xai et Phongsali. S’ils veulent descendre vers l’intérieur du pays, il leur faut un visa.
Panne de moteur. À une cinquantaine de mètres de l’endroit où on s’arrête, des femmes ont étalé quelques vivres à vendre au bord de la route. Bananes, pousses de bambous, et un animal de la forêt. Petit renard sans griffes, qui doit vivre dans les arbres. Gris, avec de jolies petites dents carnassières.
Arrêt pour le déjeuner. Je décide de rester là. Je ne sais même pas où, mais c’est ici. Le chauffeur descend mon sac du toit. Je suis libre. Et légère. Je regarde le bus partir.
J’enlève mon alliance.

6 mars
Pak Mong
Finalement, j’ai trouvé quelque chose à bouquiner hier soir : le chapitre cuisine d’un Lonely planet. À les lire, on croirait que la bouffe est succulente ici !
S’arrête devant la guesthouse une petite moto bâtée de deux paniers, une balance coincée entre les jambes du conducteur. Il attend qu’on s’occupe de lui. Il vient vendre quelque chose mais on n’en a pas besoin et il repart.

Je pars marcher.
Des bassins de rétention d’eau avec canalisations en bambou. Un cimetière rudimentaire dans les bois. Papillons. Encore ce grand oiseau aux ailes marron. Rizières vert printemps.
Du maïs et de la canne à sucre. Petite rivière. Villages. Les gens marchent vers les champs. Song taos et bus. Peut-être aller jusqu’à Nong Khiaw ? Trente kilomètres ?
Tout à l’heure, j’ai mangé mon riz près d’un vat. Novices curieux, un moine aussi. Mais ils ont refusé de partager ma nourriture.
Arrivée à Nam Bak. Délicieuse petite ville, beau marché. Beaucoup de monde, partout.
Je m’approche d’un petit groupe d’adolescents :
– Combien de kilomètres jusqu’à Nong Khiaw ?
Conciliabule.
– C’est trop loin ! Prends le bus !
– Impossible à pied !
– Trois cents kilomètres !
– Non !
– Si ! Trois cents !
– Non, trente, tu veux dire ?
– Non, non ! Trois cents !
Ils m’écrivent « 300 » dans la poussière. Je ris. Ils me regardent bizarrement.
Un Pepsi et une cigarette mentholée, faute de mieux, dans le restau près de la rivière. Deux jeunes femmes très bien mises et légèrement maquillées ont l’air d’attendre le groupe pour lequel une grande table est dressée. Un pêcheur, avec le filet à lancer. Il ne prend rien. Les petits garçons qui chassent au masque, si. Ils font un feu pour cuire leurs poissons.
La seule guesthouse est fermée, probablement depuis que la route 13 est excellente et que personne ne s’arrête plus ici... puisque le Lonely Planet n’en parle pas en bien. Dommage.

J’ai quitté la route pour un retour à travers les rizières, dans la vallée. Traverser indéfiniment les lacets de la rivière pieds nus, pour suivre un sentier pas toujours évident. Campagne verte, bruits d’eau. Quelqu’un sifflote derrière moi.
Le chemin a l’air de traverser la vallée, ce n’est pas ma direction. Mais un sentier bifurque à droite, entre les buissons. Je m’arrête pour réfléchir. Le siffloteur me rejoint. Un grand jeune homme. Je demande si le sentier rejoint la route. Il a l’air de dire oui. Dans ses mains, une petite nasse en rotin contient quelque chose qui bouge. Je me penche pour regarder. C’est un petit oiseau noir. Le jeune homme pousse un grognement. Je me redresse vite. Quelque chose cloche. Ne pas m’éterniser.
Comme il a l’air d’aller tout droit, je décide de tourner. Mais il me suit. De très près. Trop près. Le sentier est une coulée d’animaux qui se fond très vite dans les buissons. Je n’ai pas le choix, il faut faire demi-tour. Le jeune homme est à moins d’un mètre. Il fait une tête de plus que moi. Il avance lentement. Ses yeux rouges, sa respiration trop rapide. Je veux le contourner, mais il me bloque en faisant un pas de côté et se rapproche encore. Je ne rêve pas. Il veut quelque chose. Il est à trente centimètres. On reste longtemps comme ça, lui à laisser monter son excitation, moi à évaluer mes chances. Il grogne. Je fais non de la tête en souriant tristement. Il fait oui et avance ses bras, me prend aux épaules pour me renverser dans les fourrés. Les larmes me viennent. Il est trop grand, trop fort, il va me faire mal si je résiste. Et je ne peux pas passer.
Je le repousse, ses mains reviennent vers moi. Je les regarde, il n’a pas de machette, pas d’arme – où est passé l’oiseau noir ? Moi, j’ai un petit bâton, dont je me sers pour taper les herbes hautes et faire fuir les bêtes sur mon chemin. Je le brandis et commence à parler en français. Il faut des mots dans tout ça, on n’est pas des animaux. En colère, je le bouscule :
– Non, tu ne vas pas faire ça ! Quand j’étais petite, ça m’a suffi ! Pousse-toi, je passe !
Et je pousse, et je passe. Je passe ! Il me colle. Je me retourne. Sentant que je prends le dessus, je lève les bras sur les côtés en continuant à l’engueuler en criant. Il s’arrête. Je suis sur le chemin principal à nouveau. Il me regarde, semble hésiter. Alors je me remets à marcher, même si le chemin ne va pas du tout où je veux, d’un pas décidé, en l’engueulant toujours. Après une dizaine de mètres, j’ai besoin de savoir où il est. Il a commencé à me suivre. Alors, je m’arrête, je fais demi-tour et reviens vers lui en gueulant :
– Putain, c’est partout pareil ! Y a pas un pays pour racheter l’autre, hein !
Il s’est arrêté. Je me remets à marcher tant qu’il est désorienté. Quand j’ai passé un virage, je me retourne. Il ne m’a pas suivie. Je marche, je cherche des gens, je cours. Et s’il se ressaisissait ? Et s’il me poursuivait ? Où sont les gens ? Il n’y en a pas. Je sanglote, je tremble, et je ne m’arrête surtout pas de m’éloigner de lui.
Je remets mon alliance en marchant.
Le soleil décline. Je cherche la route. Suivre de très loin une femme et une enfant sur le petit sentier. Des êtres humains ! Elles marchent lentement, parce que la femme porte une grande plante. Deux silhouettes qui glissent sur le sol, se retournent vers moi de temps en temps, s’arrêtent comme pour m’attendre. Après une énième traversée de la rivière, la femme m’indique une direction. La fillette me fait au revoir de la main. Elles bifurquent vers la montagne.
Je continue dans la direction qu’elles m’ont montrée, dans la plaine. Pourvu qu’il y ait des falangs à la guesthouse ! Même les pires des cons. Même des Français ! Je marche tout droit, maintenant. Je m’en fous s’il n’y a pas de chemin. Passer des marécages, des fourrés, escalader une clôture, passer au milieu des buffles, tout droit, comme un automate remonté. Au milieu d’un champ de melons, des ouvriers me certifient que je ne peux pas continuer. Il faut faire demi-tour. Ça m’est égal. J’y vais quand même. Ils se fâchent, essaient de m’intimider. Je sais depuis Bangkok qu’il y a toujours un passage. C’est moi qui décide si je passe. Et je passerai. Je passerai là. Tout droit dans la végétation dense. Je suis une femme, mais je passerai là quand même. Tout droit, dans les arbres à épines, puis dans l’eau jusqu’à la taille, en douceur, mais avec volonté.
La route !
À la guesthouse, il y a un gars. Il voyage à vélo. Un Allemand. Perché. Mon histoire ne l’intéresse pas. Pour rester avec lui, je le laisse me raconter tout ce qu’il veut. Comment il a travaillé ailleurs en Asie, ingénieur, et comment il est devenu fou, et comment il a décidé de partir à vélo, de s’abandonner à la vie. Je n’écoute pas. Le jeune homme ne m’a pas violée. Je pensais que je me laisserais faire et qu’après, ça serait fait. Son corps allait toucher le mien et je n’allais pas mourir. J’étais triste qu’il veuille prendre quelque chose que je ne voulais pas donner. Pourquoi tu veux faire ça ? Je croyais que j’allais me laisser faire pour ne pas souffrir. Mais je me suis défendue.
Finalement, j’ai trouvé quelque chose à bouquiner hier soir : le chapitre cuisine d’un Lonely planet. À les lire, on croirait que la bouffe est succulente ici !
S’arrête devant la guesthouse une petite moto bâtée de deux paniers, une balance coincée entre les jambes du conducteur. Il attend qu’on s’occupe de lui. Il vient vendre quelque chose mais on n’en a pas besoin et il repart.

Je pars marcher.
Des bassins de rétention d’eau avec canalisations en bambou. Un cimetière rudimentaire dans les bois. Papillons. Encore ce grand oiseau aux ailes marron. Rizières vert printemps.
Du maïs et de la canne à sucre. Petite rivière. Villages. Les gens marchent vers les champs. Song taos et bus. Peut-être aller jusqu’à Nong Khiaw ? Trente kilomètres ?
Tout à l’heure, j’ai mangé mon riz près d’un vat. Novices curieux, un moine aussi. Mais ils ont refusé de partager ma nourriture.
Arrivée à Nam Bak. Délicieuse petite ville, beau marché. Beaucoup de monde, partout.
Je m’approche d’un petit groupe d’adolescents :
– Combien de kilomètres jusqu’à Nong Khiaw ?
Conciliabule.
– C’est trop loin ! Prends le bus !
– Impossible à pied !
– Trois cents kilomètres !
– Non !
– Si ! Trois cents !
– Non, trente, tu veux dire ?
– Non, non ! Trois cents !
Ils m’écrivent « 300 » dans la poussière. Je ris. Ils me regardent bizarrement.
Un Pepsi et une cigarette mentholée, faute de mieux, dans le restau près de la rivière. Deux jeunes femmes très bien mises et légèrement maquillées ont l’air d’attendre le groupe pour lequel une grande table est dressée. Un pêcheur, avec le filet à lancer. Il ne prend rien. Les petits garçons qui chassent au masque, si. Ils font un feu pour cuire leurs poissons.
La seule guesthouse est fermée, probablement depuis que la route 13 est excellente et que personne ne s’arrête plus ici... puisque le Lonely Planet n’en parle pas en bien. Dommage.

J’ai quitté la route pour un retour à travers les rizières, dans la vallée. Traverser indéfiniment les lacets de la rivière pieds nus, pour suivre un sentier pas toujours évident. Campagne verte, bruits d’eau. Quelqu’un sifflote derrière moi.
Le chemin a l’air de traverser la vallée, ce n’est pas ma direction. Mais un sentier bifurque à droite, entre les buissons. Je m’arrête pour réfléchir. Le siffloteur me rejoint. Un grand jeune homme. Je demande si le sentier rejoint la route. Il a l’air de dire oui. Dans ses mains, une petite nasse en rotin contient quelque chose qui bouge. Je me penche pour regarder. C’est un petit oiseau noir. Le jeune homme pousse un grognement. Je me redresse vite. Quelque chose cloche. Ne pas m’éterniser.
Comme il a l’air d’aller tout droit, je décide de tourner. Mais il me suit. De très près. Trop près. Le sentier est une coulée d’animaux qui se fond très vite dans les buissons. Je n’ai pas le choix, il faut faire demi-tour. Le jeune homme est à moins d’un mètre. Il fait une tête de plus que moi. Il avance lentement. Ses yeux rouges, sa respiration trop rapide. Je veux le contourner, mais il me bloque en faisant un pas de côté et se rapproche encore. Je ne rêve pas. Il veut quelque chose. Il est à trente centimètres. On reste longtemps comme ça, lui à laisser monter son excitation, moi à évaluer mes chances. Il grogne. Je fais non de la tête en souriant tristement. Il fait oui et avance ses bras, me prend aux épaules pour me renverser dans les fourrés. Les larmes me viennent. Il est trop grand, trop fort, il va me faire mal si je résiste. Et je ne peux pas passer.
Je le repousse, ses mains reviennent vers moi. Je les regarde, il n’a pas de machette, pas d’arme – où est passé l’oiseau noir ? Moi, j’ai un petit bâton, dont je me sers pour taper les herbes hautes et faire fuir les bêtes sur mon chemin. Je le brandis et commence à parler en français. Il faut des mots dans tout ça, on n’est pas des animaux. En colère, je le bouscule :
– Non, tu ne vas pas faire ça ! Quand j’étais petite, ça m’a suffi ! Pousse-toi, je passe !
Et je pousse, et je passe. Je passe ! Il me colle. Je me retourne. Sentant que je prends le dessus, je lève les bras sur les côtés en continuant à l’engueuler en criant. Il s’arrête. Je suis sur le chemin principal à nouveau. Il me regarde, semble hésiter. Alors je me remets à marcher, même si le chemin ne va pas du tout où je veux, d’un pas décidé, en l’engueulant toujours. Après une dizaine de mètres, j’ai besoin de savoir où il est. Il a commencé à me suivre. Alors, je m’arrête, je fais demi-tour et reviens vers lui en gueulant :
– Putain, c’est partout pareil ! Y a pas un pays pour racheter l’autre, hein !
Il s’est arrêté. Je me remets à marcher tant qu’il est désorienté. Quand j’ai passé un virage, je me retourne. Il ne m’a pas suivie. Je marche, je cherche des gens, je cours. Et s’il se ressaisissait ? Et s’il me poursuivait ? Où sont les gens ? Il n’y en a pas. Je sanglote, je tremble, et je ne m’arrête surtout pas de m’éloigner de lui.
Je remets mon alliance en marchant.
Le soleil décline. Je cherche la route. Suivre de très loin une femme et une enfant sur le petit sentier. Des êtres humains ! Elles marchent lentement, parce que la femme porte une grande plante. Deux silhouettes qui glissent sur le sol, se retournent vers moi de temps en temps, s’arrêtent comme pour m’attendre. Après une énième traversée de la rivière, la femme m’indique une direction. La fillette me fait au revoir de la main. Elles bifurquent vers la montagne.
Je continue dans la direction qu’elles m’ont montrée, dans la plaine. Pourvu qu’il y ait des falangs à la guesthouse ! Même les pires des cons. Même des Français ! Je marche tout droit, maintenant. Je m’en fous s’il n’y a pas de chemin. Passer des marécages, des fourrés, escalader une clôture, passer au milieu des buffles, tout droit, comme un automate remonté. Au milieu d’un champ de melons, des ouvriers me certifient que je ne peux pas continuer. Il faut faire demi-tour. Ça m’est égal. J’y vais quand même. Ils se fâchent, essaient de m’intimider. Je sais depuis Bangkok qu’il y a toujours un passage. C’est moi qui décide si je passe. Et je passerai. Je passerai là. Tout droit dans la végétation dense. Je suis une femme, mais je passerai là quand même. Tout droit, dans les arbres à épines, puis dans l’eau jusqu’à la taille, en douceur, mais avec volonté.
La route !
À la guesthouse, il y a un gars. Il voyage à vélo. Un Allemand. Perché. Mon histoire ne l’intéresse pas. Pour rester avec lui, je le laisse me raconter tout ce qu’il veut. Comment il a travaillé ailleurs en Asie, ingénieur, et comment il est devenu fou, et comment il a décidé de partir à vélo, de s’abandonner à la vie. Je n’écoute pas. Le jeune homme ne m’a pas violée. Je pensais que je me laisserais faire et qu’après, ça serait fait. Son corps allait toucher le mien et je n’allais pas mourir. J’étais triste qu’il veuille prendre quelque chose que je ne voulais pas donner. Pourquoi tu veux faire ça ? Je croyais que j’allais me laisser faire pour ne pas souffrir. Mais je me suis défendue.
7 mars
Pak Mong
Ici, au petit matin, mais aussi toute la journée, on brûle du plastique. À quelques kilomètres du village, au bord de la route, des décharges improvisées. Tas fumants qui piquent la gorge et font tourner la tête. Signe des temps qui me rappelle les enfants mendiants de Sihanoukville et leurs sacs de colle à sniffer (voir : Une beauté triste ).
Soir/Luang Prabang
L’homme qui allume les lumières du soir au vat Phousi capture les papillons de nuit éblouis et les met dans une bouteille en plastique.
Ronronnement des bateaux dans le noir.
Placer sa main devant sa bouche pour se curer les dents.
Se coucher avec la nuit et se lever avec le jour.
Vouloir partager.
Je pourrais vous écrire encore, décrire tout ce que je vois, mais ça ne deviendrait pas pour autant votre voyage. Ce carnet est le prolongement de mon expérience, celle de quelqu’un qui se balade et cherche comment être là et voir. Mais c’est aussi un récit, une histoire, du vent.
Il paraît qu’Ella Maillart disait :
– Lire, lire, ça ne vaut rien. Il faut aller voir.
Ici, au petit matin, mais aussi toute la journée, on brûle du plastique. À quelques kilomètres du village, au bord de la route, des décharges improvisées. Tas fumants qui piquent la gorge et font tourner la tête. Signe des temps qui me rappelle les enfants mendiants de Sihanoukville et leurs sacs de colle à sniffer (voir : Une beauté triste ).
Soir/Luang Prabang
L’homme qui allume les lumières du soir au vat Phousi capture les papillons de nuit éblouis et les met dans une bouteille en plastique.
Ronronnement des bateaux dans le noir.
Placer sa main devant sa bouche pour se curer les dents.
Se coucher avec la nuit et se lever avec le jour.
Vouloir partager.
Je pourrais vous écrire encore, décrire tout ce que je vois, mais ça ne deviendrait pas pour autant votre voyage. Ce carnet est le prolongement de mon expérience, celle de quelqu’un qui se balade et cherche comment être là et voir. Mais c’est aussi un récit, une histoire, du vent.
Il paraît qu’Ella Maillart disait :
– Lire, lire, ça ne vaut rien. Il faut aller voir.
8 mars
Luang Prabang
Dernier jour ici.
Cherché un peu mollement dans la chaleur où est le vrai marché. Sans le trouver. Pour la première fois, je remarque le charme de l’architecture – maisons coloniales, en ciment ou en bois – et je comprends l’engouement pour cette ville.
Réservé à Bangkok par téléphone une chambre à quarante dollars au bord de la rivière, avec piscine et petit déjeuner ! J’irai en taxi, direct de l’aéroport et je ne bougerai pas de là !
Odeur des égouts qui se jettent dans le Mékong.
Jardins de la saison sèche sur les berges.
La nuit tombe, le fleuve disparaît lentement.
Pendant que les touristes se promènent dans l’atmosphère surannée des colonies perdues, le Laos découpe les costumes traditionnels pour en faire des sacs à main à quatre dollars et se rue à la fête foraine avec autos tamponneuses et musique à fond. Avancer vers ce qui brille. Sans regret !
Il n’y a pas si longtemps, c’était la guerre et un peu avant ça, c’était la France. Et maintenant, on vient passer du bon temps ici et se faire servir par les nouvelles générations. Ils sont si friendly, ces pauvres.
Une chenille poilue, avec comme une crête d’animal préhistorique qui se déploie quand je souffle dessus.
Une araignée qui marche en crabe.
Un gecko.
– Hi, Jess !
Un autel pour les esprits où on a ajouté longtemps les boulettes de riz quotidiennes sans enlever les anciennes : un tas compact de trente centimètres de haut. Ou alors ils pensaient que les esprits mouraient de faim ?
Dernier jour ici.
Cherché un peu mollement dans la chaleur où est le vrai marché. Sans le trouver. Pour la première fois, je remarque le charme de l’architecture – maisons coloniales, en ciment ou en bois – et je comprends l’engouement pour cette ville.
Réservé à Bangkok par téléphone une chambre à quarante dollars au bord de la rivière, avec piscine et petit déjeuner ! J’irai en taxi, direct de l’aéroport et je ne bougerai pas de là !
Odeur des égouts qui se jettent dans le Mékong.
Jardins de la saison sèche sur les berges.
La nuit tombe, le fleuve disparaît lentement.
Pendant que les touristes se promènent dans l’atmosphère surannée des colonies perdues, le Laos découpe les costumes traditionnels pour en faire des sacs à main à quatre dollars et se rue à la fête foraine avec autos tamponneuses et musique à fond. Avancer vers ce qui brille. Sans regret !
Il n’y a pas si longtemps, c’était la guerre et un peu avant ça, c’était la France. Et maintenant, on vient passer du bon temps ici et se faire servir par les nouvelles générations. Ils sont si friendly, ces pauvres.
Une chenille poilue, avec comme une crête d’animal préhistorique qui se déploie quand je souffle dessus.
Une araignée qui marche en crabe.
Un gecko.
– Hi, Jess !
Un autel pour les esprits où on a ajouté longtemps les boulettes de riz quotidiennes sans enlever les anciennes : un tas compact de trente centimètres de haut. Ou alors ils pensaient que les esprits mouraient de faim ?
9 mars
Aéroport international de Luang Pabang.
Ça manque de machines, de lampes, d’écrans, d’armes, de surfaces transparentes... Et même d’avions, puisque la plupart des lignes intérieures ont été supprimées « par manque de personnel ». Comme un simulacre, une dînette d’aéroport.
C’est la fin du voyage. Je n’avais pas anticipé la tristesse de ce moment, ni le désir de revenir encore.
En un mois, je n’ai croisé que trois femmes qui voyageaient seules. Antonella, Sigried et Jax. J’aurais pu parler d’elles, sans doute. J’aurais pu aussi parler de ce retraité de l’ETA à côté de qui j’ai passé le vol Paris-Abu Dhabi et que je soupçonne de m’avoir utilisée comme couverture.

À l’aéroport de Bangkok, prendre un taxi jusqu’à l’hôtel réservé. Avec vue sur la Chao Phraya. Descendre me baigner à la piscine. Air dense, moite, brûlant et chargé du bruit des moteurs. Puis glisser au restaurant juste là. Je me crame les papilles avec un plat à base de citronnelle et de crème de noix de coco.
Un gros américain, avec sa pute qui s’ennuie et fait la gueule. Y aurait pas un problème entre les hommes et les femmes blancs, pour qu’autant viennent ici et payent pour avoir du sexe ?
Je souris à la pute. Elle aussi me sourit, mais il n’y a rien dedans. Un sourire purement professionnel. Pourvu qu’elle lui soutire un max de pognon !
Je sors un à un les pépins du quartier de pastèque. Petites formes lisses et dures, brillantes.
Ça manque de machines, de lampes, d’écrans, d’armes, de surfaces transparentes... Et même d’avions, puisque la plupart des lignes intérieures ont été supprimées « par manque de personnel ». Comme un simulacre, une dînette d’aéroport.
C’est la fin du voyage. Je n’avais pas anticipé la tristesse de ce moment, ni le désir de revenir encore.
En un mois, je n’ai croisé que trois femmes qui voyageaient seules. Antonella, Sigried et Jax. J’aurais pu parler d’elles, sans doute. J’aurais pu aussi parler de ce retraité de l’ETA à côté de qui j’ai passé le vol Paris-Abu Dhabi et que je soupçonne de m’avoir utilisée comme couverture.

À l’aéroport de Bangkok, prendre un taxi jusqu’à l’hôtel réservé. Avec vue sur la Chao Phraya. Descendre me baigner à la piscine. Air dense, moite, brûlant et chargé du bruit des moteurs. Puis glisser au restaurant juste là. Je me crame les papilles avec un plat à base de citronnelle et de crème de noix de coco.
Un gros américain, avec sa pute qui s’ennuie et fait la gueule. Y aurait pas un problème entre les hommes et les femmes blancs, pour qu’autant viennent ici et payent pour avoir du sexe ?
Je souris à la pute. Elle aussi me sourit, mais il n’y a rien dedans. Un sourire purement professionnel. Pourvu qu’elle lui soutire un max de pognon !
Je sors un à un les pépins du quartier de pastèque. Petites formes lisses et dures, brillantes.
10 mars

Paris
À la gare de Roissy, une voix enregistrée dit en substance :
– Mesdames et messieurs, pour votre sécurité, nous vous rappelons que le sol est glissant en raison de la pluie.
Bienvenue en France !
Matthieu me cueille sur le quai du RER. Il me guide comme une aveugle à travers les couloirs souterrains de Paris, vers l’appartement qu’il partage avec sa compagne. Pour ouvrir la porte de son immeuble, il doit passer un badge magnétique devant une borne et une voix enregistrée informe :
– La porte est ouverte. S’il vous plaît refermez la porte derrière vous.
Ahah !
Soupe de lentilles, fromage. Une douche, un lit. Et surtout, la rencontre d’un ami qui n’existait jusque-là pour moi que par la vie dématérialisée de l’Internet.
11 mars
Paris
Au matin, observer sur le mur d’en face de chez Matthieu et Annabel le manège d’un étourneau. Depuis qu’il a chassé le moineau qui habitait là, il passe son temps à agrandir son trou et à chanter : sait-on jamais, si une femelle passait ? Posé à une vingtaine de centimètres, le moineau regarde le nid se construire.
Après Bangkok, Paris me paraît obsolète, la modernité des années cinquante à quatre-vingt, figée. À l’arrière-garde des pays à croissance furieuse, qui rasent le passé à grands coups de bulldozers et développent à l’infini routes, buildings, usines, dans le chaos de l’absence de règles fixes, forts de leur capacité à ne pas sortir les peuples de la misère.
Je lisais hier dans le Bangkok Post : une grande région chinoise compte fermer à court terme vingt mille usines qui ne sont plus rentables à cause des nouveaux droits des travailleurs et des taxes sur les industries polluantes. Ces usines vont être délocalisées, ce qui bénéficiera – le journal insiste là-dessus – en particulier à la Thaïlande et au Vietnam, ainsi qu’à d’autres provinces chinoises beaucoup plus pauvres vers lesquelles une migration des travailleurs se dessine déjà. Réjouissons-nous ! disait l’article. Réjouissons-nous car nous avons encore moins de protection sociale que les Chinois !
TGV Paris-Marseille
Un très grand homme noir arrive en courant et affolé, tape contre la vitre en s’écriant :
– Contrôleur ! Contrôleur ! Je pars pas ! Je pars pas ! Je suis là pour accompagner ma femme !
Mais le train démarre et il vient avec nous.
Nous sommes six dans le wagon. À côté de moi, deux femmes discutent en lao. Oui, oui, en lao, dans le TGV.
– Pardon, vous êtes Laos ?
– Oui, oui, nous sommes Laos.
Dans le TGV !

Je lève la tête. Devant moi, un mirage : ce petit garçon habillé tout en rouge qui hurlait Maman ! Maman ! dans la zone de transit d’Abu Dhabi. Je l’avais pris par la main. On allait la retrouver sa maman !
Qu’est-ce qu’il fait là, dans ce train ? Seul, encore.
– Bonjour !
– Eh, salut ! Qu’est-ce que tu fais là ?
– Je rentre à la maison.
– Moi aussi, je rentre à la maison.
– On s’est déjà vus deux fois.
– Oui, tu avais perdu ta maman !
– Oui !
Il me sourit largement, me dit au revoir et disparaît.
La vie n’est constituée que de passages et de liens aléatoires. En laissant les flux me traverser, je trouve un équilibre et une force. De l’intérieur vers l’extérieur. Cette force que j’ai éprouvée avec Charli, et que j’avais appelée amour. Traversée par la lave, je suis réchauffée.
Arrivée à la gare de Marseille, je suis tellement sûre de retrouver ma solitude que je n’entends pas Claire m’appeler. Elle est obligée de me courir après. Et même alors qu’elle me prend par les épaules, je n’arrive pas à sourire. Si elle me tient dans ses bras, ça veut dire que je suis revenue. J’ai traversé. Je suis là.
– Claire !
Elle me ravit sur sa Vespa et m’emmène direct voir le soleil se coucher sur les îles du Frioul.
Au matin, observer sur le mur d’en face de chez Matthieu et Annabel le manège d’un étourneau. Depuis qu’il a chassé le moineau qui habitait là, il passe son temps à agrandir son trou et à chanter : sait-on jamais, si une femelle passait ? Posé à une vingtaine de centimètres, le moineau regarde le nid se construire.
Après Bangkok, Paris me paraît obsolète, la modernité des années cinquante à quatre-vingt, figée. À l’arrière-garde des pays à croissance furieuse, qui rasent le passé à grands coups de bulldozers et développent à l’infini routes, buildings, usines, dans le chaos de l’absence de règles fixes, forts de leur capacité à ne pas sortir les peuples de la misère.
Je lisais hier dans le Bangkok Post : une grande région chinoise compte fermer à court terme vingt mille usines qui ne sont plus rentables à cause des nouveaux droits des travailleurs et des taxes sur les industries polluantes. Ces usines vont être délocalisées, ce qui bénéficiera – le journal insiste là-dessus – en particulier à la Thaïlande et au Vietnam, ainsi qu’à d’autres provinces chinoises beaucoup plus pauvres vers lesquelles une migration des travailleurs se dessine déjà. Réjouissons-nous ! disait l’article. Réjouissons-nous car nous avons encore moins de protection sociale que les Chinois !
TGV Paris-Marseille
Un très grand homme noir arrive en courant et affolé, tape contre la vitre en s’écriant :
– Contrôleur ! Contrôleur ! Je pars pas ! Je pars pas ! Je suis là pour accompagner ma femme !
Mais le train démarre et il vient avec nous.
Nous sommes six dans le wagon. À côté de moi, deux femmes discutent en lao. Oui, oui, en lao, dans le TGV.
– Pardon, vous êtes Laos ?
– Oui, oui, nous sommes Laos.
Dans le TGV !

Je lève la tête. Devant moi, un mirage : ce petit garçon habillé tout en rouge qui hurlait Maman ! Maman ! dans la zone de transit d’Abu Dhabi. Je l’avais pris par la main. On allait la retrouver sa maman !
Qu’est-ce qu’il fait là, dans ce train ? Seul, encore.
– Bonjour !
– Eh, salut ! Qu’est-ce que tu fais là ?
– Je rentre à la maison.
– Moi aussi, je rentre à la maison.
– On s’est déjà vus deux fois.
– Oui, tu avais perdu ta maman !
– Oui !
Il me sourit largement, me dit au revoir et disparaît.
La vie n’est constituée que de passages et de liens aléatoires. En laissant les flux me traverser, je trouve un équilibre et une force. De l’intérieur vers l’extérieur. Cette force que j’ai éprouvée avec Charli, et que j’avais appelée amour. Traversée par la lave, je suis réchauffée.
Arrivée à la gare de Marseille, je suis tellement sûre de retrouver ma solitude que je n’entends pas Claire m’appeler. Elle est obligée de me courir après. Et même alors qu’elle me prend par les épaules, je n’arrive pas à sourire. Si elle me tient dans ses bras, ça veut dire que je suis revenue. J’ai traversé. Je suis là.
– Claire !
Elle me ravit sur sa Vespa et m’emmène direct voir le soleil se coucher sur les îles du Frioul.
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